Mars 09 06

Version imprimable « Le Socialisme néomoderne… » Extrait n°3

A paraître le 18 mars, au Seuil

NB. Pour une pleine compréhension, Il est nécessaire de lire les extraits
          dans l'ordre de publication.

Extrait n°3. chap.1.

(…)

 

Durant ces trois siècles derniers, le renversement libéral du monde s’est efforcé de construire une société harmonieuse par l’expansion des libertés individuelles et de la production. Cette méthode était fondée sur une erreur anthropologique, puisqu’en réalité ce sont l'intensification et la diversifivation des liens sociaux qui construisent la liberté d'un être singulier, et ce sont ces liens, et non les biens, qui permettent à chacun de grandir. Certes, tout comme de fausses théories astronomiques ont longtemps conduit les navires à bon port, cette erreur a durablement permis l’arrachement de l’individu à l’obscurantisme, le recul du despotisme, le progrès des connaissances et l’essor de la démocratie que nul ne saurait contester ou regretter. Mais, dès lors que cette voie patine dans l’impasse fabriquée par son succès même, face à l’échec du libéralisme, face à l’impossibilité de vivre libres et ensemble sans morale et sans liens, face à l’impossibilité de consommer toujours plus, le temps est venu de corriger l’erreur moderne pour sauver l’acquis de la modernité et pour conjurer la tentation d’une grande régression.


Le temps est venu de renverser la perspective moderne, d’offrir à la liberté un nouvel avenir en reprenant la quête d’une construction sociale de la liberté.

 

Le renversement socialiste

 

Une construction sociale de la liberté. Telle a précisément été l’essence originelle du projet socialiste, de Leroux à Blum, en passant par Marx et Jaurès, à savoir: s’appuyer sur les liens sociaux, la communauté politique et l’action collective pour construire la liberté des individus.

 

Il nous faudra ici dissiper un contresens fréquent sur le rapport entre le socialisme et le libéralisme. Le libéralisme n’est pas la doctrine ou la politique qui vise la liberté en négligeant la cohésion sociale, la justice et le bien commun. Le socialisme n’est pas, à l’inverse, la doctrine ou la politique qui vise une société juste et solidaire en restreignant la liberté individuelle. Ces préjugés courants énoncent à peu près le contraire de ce qui constitue la vraie nature des deux philosophies politiques en question. Les diverses branches du libéralisme ont toujours visé le bien commun et/ou la justice, tout en pensant que le meilleur moyen de les promouvoir consistait le plus souvent à laisser libre cours à l’initiative individuelle. Il s’agit donc bien, pour les libéraux, de construire la bonne société par la liberté.

 

De son côté, le socialisme, héritier de la philosophie des Lumières et du libéralisme, reconnaît les progrès accomplis grâce aux libertés politiques et aux droits de l’homme, mais constate l’incapacité de la méthode libérale à accomplir la promesse faite à tous les hommes d’une égale et réelle liberté de mener leur vie. Parce que le droit libéral s’arrête aux portes des entreprises et livre les échanges à la concurrence entre des acteurs inégaux, la société libérale instaure l’inégale liberté, la domination des plus forts et des plus riches, l’aliénation des travailleurs à la merci des détenteurs des moyens de production. Le socialisme n’entend donc pas abolir purement et simplement le libéralisme. Il entend accomplir la promesse bafouée de la Révolution française, celle d’une égale liberté pour tous, en construisant une société solidaire et démocratique, non comme fin en soi, mais comme instrument d’une émancipation complète de l’humanité. Il s'agit, pour les socialistes, de construire la liberté par la bonne société.

 

En cela, le socialisme des origines est, dès le milieu du xixe siècle, l’ébauche d’un dépassement de la modernité. Plus précisément, le socialisme démocratique et républicain français, avant sa conversion tactique au marxisme tronqué des guesdistes, a constitué l’amorce d’une pensée néomoderne susceptible d’accomplir la promesse moderne de l’émancipation en remettant à l’endroit le rapport entre individus et société. C’est ce retournement de perspective que j’appellerai le «renversement socialiste»: il ne s’agit plus, comme le croyaient les libéraux, de construire la société par la liberté des individus, mais de construire la liberté réelle de tous les individus par la transformation de la société; l’émancipation ne surgira pas de la simple destruction des liens sociaux anciens, livrant les individus à la fausse liberté de la compétition des intérêts privés; elle progressera grâce au remplacement de ces liens qui aliènent par les liens qui libèrent (les droits sociaux, la fraternité, la solidarité, la libre association). Ce renversement de la pensée, que l’on peut situer au carrefour des années 1830 et des années 1840, a près d’un siècle et demi d’avance sur les découvertes scientifiques qui permettent aujourd’hui de fonder le socialisme méthodologique sur des connaissances et non plus seulement sur des intuitions. Ce «vieux» socialisme est plus que moderne, il est déjà néomoderne, cent cinquante ans avant les premiers émois intellectuels sur les impasses de la modernité; il est, à ce jour encore, en avance sur les «modernisateurs» qui ne savent toujours rien de la science moderne.

 

… À suivre …

 

Commentaires

1 - Socialisme vs libéralisme

J'adhère totalement à cet extrait évitant les contresens philosophiques et historiques sur les rapports entre socialisme et libéralisme. Une chose me frappe cependant : cela pourrait être du Vincent Peillon ! En effet, lui-même s'acharne à réhabiliter (avec raison) le socialisme républicain pré-marxiste que vous évoquez. Alors que s'est-il passé ? Peillon a-t-il mal tourné ? Qu'est-ce qui vous sépare au point que vous ne soyiez même plus dans le même parti ? 
Signé : un lecteur fidèle mais désespéré par l'éclatement de la gauche face à la régression sarkozyste !!

 


Fabien | Le Mardi 07/04/2009 à 08:04 | [^] | Répondre

5 - Re: Socialisme vs libéralisme

 
Oui, cela m'a aussi frappé, mais je trouve le livre de Jacques beaucoup plus accessible, beaucoup plus concentré sur l'expression des thèses défendues. Le livre récent de Vincent Peillon est très ornementé du volet historique et références bibliographiques, très intéressantes mais moins "grand public", plus académique et moins percutant. Je trouve le livre de Jacques à la fois rigoureux et "grand public", proche d'un argumentaire prêt à l'emploi à tracter (en 300 pages...). Au contraire d'une perspective historique, il me paraît s'agir de remettre les idées (les thèses) à l'endroit, cartes sur table, une grille de lecture vraiment intéressante.

Je l'ai fait circuler dans ma section du PS, avec l'espoir non qu'on y adhère nécessaire, mais qu'on l'utilise comme support de débat, il le mérite amplement. Je crois que les militants PS feraient leur l'essentiel de ce qui y est écrit ; on pourra contester fortement tel ou tel point ; mais là encore, ça serait insuffisant ; l'essentiel est que l'ouvrage est clair, percutant et un excellent support de discussion, d'argumentaire ou de contre-argumentaire.


Philippe Raynaud disait ce matin sur FC qu'il s'agit d'une morale catho-bon-marché... j'aurais préféré dire qu'il s'agit d'un pamphlet social-démocrate scandinave des années 70 (à l'époque où "social-démocrate" n'était pas une insulte, et je voudrais réhabiliter ce mot). 

 


Marc44 | Le Vendredi 26/06/2009 à 14:39 | [^] | Répondre

6 - Re: Socialisme vs libéralisme

Entièrement d'accord avec la dernière remarque du précédent commentaire.
On a plus l'impresion d'avoir à faire à un ouvrage de "psychologie du développement" qui voudrait prendre corps au sein d'une certaine "anthropologie chrétienne" plutôt qu'à un livre d'économie politique.
La question de l' "Etre" semble y occulter les problématiques concernant l' "Avoir" pourtant au coeur de la vie économique et politique...

 


Néophyte | Le Vendredi 03/07/2009 à 12:40 | [^] | Répondre

7 - Re: Socialisme vs libéralisme

 ben oui. Le livre est intéressant, comme un "package" de valeurs, dont la cohérence est décrite.
Cela me paraît utile, c'est une pièce du puzzle. Je n'adhère pas à la vision "livre de catéchisme".
Et c'est un bon livre, car ça n'est pas un ramassis de buzzwords.

Mais on veut aussi du concret, non qu'on ne soit capable de comprendre les théories, mais parce que le difficile, mais le vrai, c'est le couple théorie-pratique : l'un et l'autre, l'aller-retour incessant.

 


Marc44 | Le Vendredi 03/07/2009 à 12:47 | [^] | Répondre

8 - Re: Socialisme vs libéralisme

 
Je crois qu'il faut faire précéder la lecture de ce livre de l'indispensable "dissociété" de JG,
qui décrit et démonte 'hypothèse alternative : cette de la droite.

La lecture du "socialisme néomoderne" en paraît moins "gnan gnan".

 


Marc44 | Le Vendredi 03/07/2009 à 12:50 | [^] | Répondre

9 - Re: Socialisme vs libéralisme

Je ne critique pas le bouquin...J'essaie juste de le "situer" dans une perspective plus "globlale"...
Par ailleurs, je le trouve déja assez suffisamment complexe d'approche pour un citoyen "lambda".
Peut-être à lire également après "Une brève histoire de l'Avenir" de Jacques Attali...comme une sorte d'approfondissement "psycho-socio-politique"...

 


Néophyte | Le Samedi 04/07/2009 à 12:04 | [^] | Répondre

10 - Re: Socialisme vs libéralisme

 
Mais il ne faut pas hésiter à critiquer !
On peut taper sur un argumentaire à coups de marteau non pour le détruire, mais pour évaluer sa solidité.
Je préfère adhérer après avec bien tapé dessus qu'avec béatitude. Se faire alternativement l'avocat et l'avocat du diable, voilà un exercice lessivant mais instructif. 

 


Marc44 | Le Samedi 04/07/2009 à 12:11 | [^] | Répondre

2 - Ma lecture du Socialisme néomoderne

Ca y est, j'ai fini ce livre très bien écrit et auquel je souscris complètement bien que n'étant pas "de gauche". J'ai apprécié les explications anthropologiques qui découlent sur une critique des sociétés actuelles et qui fondent un projet de société basé sur un équilibre entre le soi et les autres, une primalité de la relation à l'autre.

Je dirais que le contenu de ce livre amène des explications sur comment notre société est fondée à un niveau comparable aux philosophes des Lumières.

Finalement, je n'ai pas compris une seule chose : le titre. Les concepts amenés par ce livre sont de mon point de vue universels à l'homme. Le mot "socialisme" est un mot qui est extrêmement mal compris ou galvaudé par certains. Du coup appeler votre livre "Socialisme Néomoderne" vous coupe d'une partie du lectorat qui aurait pu accèder à vos idées et ne reflète pas à mon sens à la fois la profondeur et l'universalité de votre réflexion.

Indépendamment du parti de Gauche, il me semble que le contenu de votre livre devrait être propagé afin de montrer à tous qu'un autre monde est possible.

Deverne

 


Deverne | Le Samedi 13/06/2009 à 14:13 | [^] | Répondre

3 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

J'entends bien ce que vous dites sur l'effet repoussoir qu'exerce sur certains le terme socialisme. Mais ce n'est pas parce qu'un concept a pu être détourné, dévoyé, abimé par une partie de ceux qui l'ont employé qu'il faut y renoncer. Cetains politiciens paresseux et qui n'ont que l'ambition des feuilles mortes (aller dans le sens du vent) sont passés maîtres dans cet art d'éviter les mots qui ne sont plus "à la mode". Pour ma part je ne cède jamais à la facilité ou au racollage. Le terme socialisme a bien besoin d'être réhabilité pour ce qu'il désigne vraiment (à l'origine) et je m'y emploie.

 


JG | Le Vendredi 19/06/2009 à 01:53 | [^] | Répondre

4 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

Certes, je comprends votre point. Du coup, il me semble que vous attachiez plus d'importance à la réhabilitation du socialisme qu'à la diffusion de vos idées. Celles-ci me semblent extrémement pertinentes, d'actualités, que l'on soit socialiste ou pas.

Ma lecture de la situation actuelle en tant que citoyen lambda est que la population de notre pays (voire d'autres) est engluée dans le "en dehors du libéralisme actuel, point d'autre solution". Il me semble que votre livre montre très clairement en quoi d'autres chemins sont possibles et en quoi certaines croyances sont infondées. C'est ce message là qui me semble très important de diffuser ainsi que le projet de société tel que vous le voyiez.

Le règlement de compte avec le socialisme, ce que certains en ont fait me parait un combat de moindre importance. Je vous le dis en tant que non socialiste (plutôt de droite en général), je trouve vos idées et votre approche excellentes. Elles gagneraient à ne pas être confrontées à un clivage Gauche / Droite qui est utile à certains mais qui empêche les débats de fond et réduit au silence les personnes qui amènent de vraies idées.

 


Deverne | Le Mardi 23/06/2009 à 13:10 | [^] | Répondre

11 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

Une page de garde avec : "La Démocratie Néomoderne - ou L'Avenir de la Liberté", ça aurait été pas mal sur les rayons de librairie...un peu de "sens marketing" ne fait de mal à personne quitte à rester intransigeant sur le fond...

 


Néophyte | Le Samedi 04/07/2009 à 21:59 | [^] | Répondre

12 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

 
Les idées (je pense ici plutôt à la dissociété) sont une grille de lecture qu'on pourrait coller à de nombreuses situations (je pense par exemple à l'atmosphère dans les universités qui se dégradent, des gens qui deviennent plus individualistes que naguère, en raison à mon avis des évaluations, de la pression,..). C'est d'une adéquation frappante.

Par contre, la stratégie, la tactique restent à définir pour convaincre le peuple de se frotter les yeux.
Si cela pouvait être l'objet du 3eme volume....

 


Marc44 | Le Mardi 07/07/2009 à 23:44 | [^] | Répondre

13 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

Si je peux me permettre, il n'existe pas 36 façons pour construire une société "meilleure"...
La seule et l'unique c'est de tout miser sur la voie ouverte par Abraham Maslow à la charnière des années 60-70 : celle du Développement Personnel.
C'est le concept de "Désir Mimétique" qui doit être au coeur de ce nouveau mouvement de pensée que l'on peut déja nommer "Développement Interpersonnel".
L'approche que je propose est extraordinairement simple et peut se dire en quelques phrases : 
1) C'est la conception du "Désir" humain qui est le vrai facteur qui différencie la pensée libérale de la pensée de socialiste.
2) Par défaut tout individu perçoit son Désir comme le fait la pensée libérale. C'est ce qui explique le succès de cette pensée. On peut donc affirmer que cette pensée est vraie du point de vue de l'individu (vérité subjective).
Cette conception du Désir peut être représentée par le schéma :
Moi --> Désir
Cela se dit "Je suis à l'origine de Mon Désir"
3) La conception socialiste postule au contraire que le Désir est "Mimétique".
Le schéma est ici :
Autrui --> Désir --> Moi
Cela se dit : "Le Désir qui m'anime est copié sur celui d'Autrui" ou encore "Nos Désirs sont interdépendants".
4) Cette pensée n'est pas "naturelle". Elle exige une conversion du regard sur son propre Désir.
C'est bien pourquoi une pensée socialiste a beaucoup plus de mal à s'imposer qu'une pensée libérale.
On peut donc tirer une première conclusion : les pensées libérales et socialistes sont toutes les deux vraies. Mais la pensée libérale est subjectivement vraie tandis que la pensée socialiste est objectivement vraie.
5) La méconnaissance de la nature de son propre désir entraine une rivalité avec autrui : une rivalité mimétique. 
En effet, en l'absence de repérage de la nature mimétique du Désir, chaque individi perçoit son désir comme le sien et donc le désir d'autrui comme un désir rival.
Deuxième conclusion : ce n'est pas la "culture néolibérale" qui dresse les humains les uns contre les autres : c'est le vécu subjectif de leurs désirs.
6) C'est le Désir Mimétique, désir de posséder ce qu'autrui possède, qui est à la fois à l'origine du désir d'argent et le moteur de la croissance économique.
7) La condition principale pour mettre en place progressivement une "Société de Progrès Humain" c'est donc de pratiquer une "pédagogie de désir" sans quoi la "Démocratie effective et générale" risque fort de tourner à la "foire d'empoigne".
Troisième conclusion : le terme de "Désir Mimétique" doit faire son entrée et s'imposer progressivement comme un terme majeur du débat politique.

 


Néophyte | Le Samedi 11/07/2009 à 22:37 | [^] | Répondre

14 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

 
un peu "new age", j'ai craint, mais finalement ça rejoint ce que Vincent Peillon déplorait au "rendez vous des politiques" hier matin.

 


Marc44 | Le Samedi 11/07/2009 à 22:49 | [^] | Répondre

15 - Re: Ma lecture du Socialisme néomoderne

Pour démontrer la pertinence de la grille d'analyse en terme de "Désir Mimétique", je vous propose un petit exercice de décodage du discours politique.
Pourquoi un slogan comme "Travailler plus pour gagner plus" (personnellement je n'ai rien contre le travail au contraire) a-t-il pu rencontrer un tel succès populaire ?
C'est parce que, d'un point de vue subjectif et en l'absence de la présence d'autrui, c'est un raisonnement "rationnel" :
Moi (Travaille +) --> (Gagne +) Désir
L'autre conception consiste prendre le problème "en amont" c'est-à-dire en remontant à l'origine du Désir
Après l'avoir écouté, c'est je pense le sens "caché" de l'interview de VP :
Autrui ("Esprit Commun") --> Désir ("Espace Public") --> Moi (au sens de "Travaille mieux").
 

 


Néophyte | Le Lundi 13/07/2009 à 12:51 | [^] | Répondre

16 - La pensée libérale est-elle cohérente avec elle-même ? Une lecture mimétique

Il existe deux manières de démontrer qu'une pensée est "fausse" :

- la première consiste à démontrer sa fausseté par rapport à la nature du réel. Ainsi on peut s'efforcer de montrer que la pensée libérale est "fausse" par rapport à une certaine réalité objective, la réalité "anthropologique" par exemple. 
La difficulté de cette démarche, cependant, est que si cette réalité anthropologique est elle-même le résultat de la subjectivité des êtres qui la composent alors on ne peut plus s'en servir comme d'un point d'appui pour établir une comparaison objective avec la pensée que l'on examine. Cela revient en effet à comparer une "pensée subjective" avec une réalité elle-même "subjective".

- la seconde manière consiste à prendre la pensée à examiner et tenter de vérifier si, à l'intérieur de cette pensée, il n'existe pas une incohérence interne, une sorte de "volte-face" où elle se mentirait à elle-même.

Tentons l'expérience avec la pensée libérale à la lumière du "Désir Mimétique".

Le désir mimétique se présente comme un "instrument" du lien entre les humains qui détermine leurs rapports selon un certain déroulement chronologique :

                    Autrui ---------> Désir -----------> Moi

C'est l'imitation d'Autrui qui va d'abord créé un mouvement psychologique nommé "Désir". 
Puis c'est ce mouvement qui va engendrer un "Moi". On peut donc parler de "Moi du Désir".

Note : précisons que le "Moi" dont nous parlons ne résume pas à lui seul la totalité de la personne humaine. Il conviendrait, pour se faire, d'y ajouter, sans prétentions d'exhaustivité, ses "Besoins", sa "Mémoire", sa capacité de "Projection" dans l'avenir, ses "Talents personnels" acquis ou innés...
Si on reprend le modèle de description psychologique établi par Abraham Maslow et schématisé sous la forme d'une pyramide des besoins humains, le désir mimétique y prend très clairement la place des "besoins sociaux" au coeur de la pyramide entre la "base" (les "besoins physiologiques") et le "sommet" (ceux de "réalisation personnelle"). Notons au passage que le savoir du désir mimétique est sans doute le meilleur moyen d'appréhender ses "vrais" besoins à la "base" ainsi qu'au "sommet" de la "pyramide".

Le mécanisme du Désir Mimétique présente donc la relation entre "Autrui" et "Moi" dans un certain ordre : le "Temps Socialiste", temps de la réalité objective.

La pensée libérale, qui est aussi celle du vécu subjectif du "Moi", va inverser le sens réel des évènements. 

Cette inversion n'est pas une invention des penseurs libéraux : c'est ni plus ni moins la condition d'existence du "Moi". Elle fonde le "Temps Libéral".

Le "Temps libéral", temps du vécu subjectif, inverse donc le "Temps socialiste", temps objectif :

                Autrui ----------------> Désir -------------> Moi                         "
Temps socialiste"
                         <--------b----------------------a----------                             "
Temps libéral" 

Cette inversion du sens temporel va se faire par le "Moi", de manière subjective, à l'aide de deux "revendications" :

Psychologiques d'abord :
- en a : revendication par le "Moi" de la propriété de son "Désir"
- en b : revendication par le "Moi" de la priorité de son "Désir" sur celui d'Autrui

Sociales ensuite :
- en a : droit de propriété
- en b : pouvoir de subordination

Ces deux revendications sont les revendications fondant le "Temps Libéral" et l'instituant socialement.

Note : on voit, au passage, contrairement à une idée reçue, combien la pensée libérale est ..."revendicative" !

Note bis : notre propos n'est pas de remettre en question le "Temps Libéral" puisque nous vivons tous en quelque sorte "en son sein". Il est de suivre la pensée libérale sur la question du désir et de vérifier si elle est cohérente. Notre propos consiste donc plutôt ici à tenter de"remettre de l'ordre" au sein de la pensée libérale à l'aide de la pensée socialiste ! On retrouve l'idée de Jacques Généreux d' "Avenir de la Liberté" grace à la pensée socialiste.

Ces deux revendications ne sont pas, hélas, sans poser problème. Pourquoi ? 
Tous simplement parce qu'elle prennent corps, on l'a vu, au sein du "Temps socialiste", temps de la réalité objective.

Au terme du "Temps libéral" on va donc retrouver..."Autrui". Mais un "Autrui" désormais "rival" dans la satisfaction des désirs. Quelle forme va alors prendre ce nouveau rapport "rival" avec Autrui à la rencontre des "Temps" "Libéraux" et "Socialistes" ?

Cette forme est simple et limpide : c'est celle qui consiste à appliquer à Autrui les "recettes" que, par ailleurs, on se refuse à soi-même. 

Note : remarquons qu'on est ici en présence de la définition de la "mauvaise foi".

Après avoir affirmé, à l'issue de deux revendications, son autonomie, le "Moi", rencontrant Autrui va se voir contraint à un brusque retournement de "stratégie". 

C'est précisément sur le lieu du "Marché des biens et services de consommation" que la pensée libérale se contredit sur la question du Désir.

Ce retournement va se faire au dépent d'Autrui, considéré dès lors comme l'être le plus "mimétique" du monde, "être" qui a nécessairement besoin, pour exister, de prendre appui sur Autrui comme modèle de son Désir.
C'est dès lors tout l'arsenal marketing et publicitaire qui va être déployé selon la première description du désir que nous avons présentée : celle du Désir Mimétique.

Résumons brièvement : 
La pensée libérale pose le "Moi" à l'origine de son "Désir". Cette conception du désir fonde l'institution libérale de la société : droit de propriété et pouvoir de subordination. Dans sa rencontre avec Autrui sur le "marché des biens et services de consommation", la pensée libérale fait soudain volte-face : la conception du désir change et autrui est considéré "mimétique" se voyant appliquer des méthodes relevant très clairement d'une connaissance pointue du désir mimétique.

La pensée libérale devrait donc prendre acte d'une telle incohérence sur la question fondamentale du Désir humain. Pourquoi s'entêter à soutenir une certaine conception du Désir sur lieu de Production alors qu'on la dément sur le lieu de Consommation ?

PS : pour être tout à fait complet le "Désir mimétique" est un terme fondé par le philosophe René Girard. Le présent article est une libre application à la pensée politique du mécanisme du désir mimétique décrit pas le psychologue et neuropsychiatre Jean-Michel Oughourlian dans son ouvrage de psychologie "Genèse du Désir".

 


Néophyte | Le Vendredi 17/07/2009 à 12:45 | [^] | Répondre

17 - Re: La pensée libérale est-elle cohérente avec elle-même ? Une lecture mimétique

Au lecteur qui m'aura suivi jusqu'ici : vous aurez sans doute remarqué que le schéma présentant la Relativité du rapport social relativement aux "Temps" libéraux et socialistes s'est involontairement décalé lors de l'enregistrement.
Le schéma originel est celui-ci :

               Autrui ------------------> Désir ---------------------> Moi                "Temps Socialiste"

                        <----------b-----------<-------------a-------------                       "Temps Libéral"

Répétons-le : le "Temps Libéral", temps du vecu subjectif, inverse l'ordre chronologique des évènements. C'est la condition d'existence psychologique du "Moi" qui proclame : 
a) la propriété de son désir
b) la priorité de son désir sur celui d'autrui.
Merci à tout lecteur de bonne volonté de me faire part de ses critiques, commentaires etc...

 


Néophyte | Le Vendredi 17/07/2009 à 19:24 | [^] | Répondre

18 - Modèle anthropologique "Temps, Besoins, Désirs (Fourastié, Maslow, Girard)"

Nous souhaiterions ici amorcer une première ébauche de modèle anthropologique articulant 3 thèmes qui nous paraissent particulièrement complémentaires et féconds pour la science économique : le Temps (Jean Fourastié), le Désir mimétique (René Girard), les Besoins (Abraham Masow).

Voici le schéma de l'articulation très simple que nous proposons :

            ------------>Objets (DESIRS)--------> (N)
TEMPS                                                               BESOINS
            -------------------------------------------->(G)

Le Temps est ici le cadre dans lequel se déploie l'activité humaine.
La finalité de l'utilisation du Temps est la satisfaction des Besoins Humains Fondamentaux (cf. Maslow pour une liste hiérarchisée de ces besoins).

La satisfaction des Besoins humains passe par 2 chemins (cf. Fourastié) :
(N) celui du "Niveau de vie"
(G) celui du "Genre de vie"

Le "Niveau de vie" (N) consiste en une satisfaction des Besoins par la médiation des objets (peu importe ici que cette médiation soit jugée "indispensable" ou "superflue") 
Ces objets étant par définition en quantité rare, se déclence un mécanisme de Désir Mimétique (cf. Girard). La solution pour satisfaire un besoin humain par la médiation des objets (et donc par le déclenchement du mécanisme du désir mimétique) passe par la production industrielle de masse.

Le "Genre de vie" (G) consiste en une satisfaction directe des besoins sans passer par l'acquisition d'un objet. L'attention se porte ici sur le temps choisi et la qualité des relations sociales.

Comment se réalise l'arbitrage du temps affecté au niveau de vie et au genre de vie ? De 2 manières :

- par les gains de productivité dans la production d'un bien qui permet d'affecter le gain de temps soit à la production d'un nouveau bien, soit au genre de vie (cf. Fourastié par exemple dans "Les 40 000 heures").
- par un processus démocratique portant sur l'arbitrage du temps qui doit être consacré au niveau de vie et au genre de vie.

Merci à tout lecteur de me faire part de ses observation sur cette première ébauche de modèle anthropologique simple pour l'analyse économique.
 

 


Néophyte | Le Lundi 10/08/2009 à 11:29 | [^] | Répondre

19 -

Modèle anthropologique enrichi "TEMPS, DESIRS-Moyens, DESIRS-Fins, BESOINS (Fourastié, Girard, Keynes, Maslow)


                Temps "néolibéral"                                              Temps libéral
  Désirs-Fins" (Argent) <----(p)----TEMPS---(N)---> Désirs-Moyens (Objets) -------> BESOINS 
                                                                 ---(G)------------------------------------------->
                                                                                           Temps socialiste
      
L'apport de la pensée de Keynes sur l'argent nous permet d'enrichir le modèle en faisant apparaître un troisième temps, le temps "néolibéral", temps ou le désir mimétique devient sa propre fin par la médiation d'un objet dématérialisé, la monnaie.
On perçoit ici toute l'ambivalence de l'Economie en équilibre entre deux tendances : les "désirs-moyens" et les "désirs-fins".
Les temps "libéral" et "socialiste" (selon la défintion donnée plus haut) sont ici complémentaires en prenant la forme concrête du "niveau de vie" et du "genre de vie" (ou "climat de vie").       

 


Néophyte | Le Vendredi 18/09/2009 à 14:47 | [^] | Répondre

20 -

Terme de l'analyse : la philosophie politique comme "science du désir".

Au terme de notre analyse, nous sommes en mesure de présenter une synthèse de notre réflexion :


           Autrui ------------> Désir ----------> Moi    Temps Socialiste


           Autrui <----------- Désir ---------< moi       Temps Libéral


           "Autrui-Rival" ----> Désir ---------> Moi     Temps Néo-Libéral

La philosophie politique se définit ici comme "science des métamorphoses du désir" engendrant ce que nous avons appelé 3 "Temps" :
- "Temps objectif" dans le cadre de la pensée socialiste ou le désir est perçue pour ce qu'il est : désir mimétique.
- "Temps du vécu subjectif" dans le cadre de la pensée libérale ou le "Moi" se perçoit comme à l'initiative de son désir.
Temps "objectif rival" dans le cadre de la pensée néolibérale ou le savoir du désir mimétique est connu mais où cette connaissance est utilisée de manière rivale vis-à-vis d'autrui (principe des "initiés" sur les marchés financiers).

Merci à Jacques Généreux pour son livre.

 


Néophyte | Le Vendredi 18/09/2009 à 16:42 | [^] | Répondre

21 - Des fondements nouveaux pour la ph


Réflexions sur le socialisme néomoderne par H. Debonrivage
La crise économique et financière actuelle focalise toutes les attentions à gauche comme à droite mais celle-ci n'est que la partie émergée de l'iceberg d'une crise généralisée, non seulement du capitalisme contemporain qui s'est de plus en plus financiarisé mais d'une crise politique plus générale encore. Non seulement le libéralisme est à bout de souffle mais aussi les modèles alternatifs qui ont été développés au 20ème siècle ;: échec cinglant du socialisme étatique (improprement appelé communiste), épuisement des modèles sociaux-démocrates y compris scandinaves, échec de la gauche plurielle en France pour résoudre les problèmes sociaux majeurs.
Et à défaut d'idées nouvelles , les partis dominants (UMP et PS en France) deviennent des entreprises de marketing politique : la politique n'est réduite progressivement à n'être, en-deçà ou au-delà des mots, qu'un gagne-pain (selon l'expression de Bourdieu) , c'est à dire une pourvoyeuse d'emplois, de gains et de profits narcissiques. Cette absence d'idées est occultée par des discours gestionnaires, sécuritaires et sociétaux. On ne peut donc être surpris des multiples ralliements, revirements, reconversions en tous genres, notamment dans des institutions internationales au service du libéralisme économique,( sous prétexte de "réalisme")  on ne peut être surpris de ces pertes de repères qui frappent non seulement le PS mais aussi, dans une certaine mesure aussi la droite qui est devenue moins assurée dans sa foi aux bienfaits du libre marché non régulé. Pendant ce temps les conditions de travail et de vie se dégradent, les acquis sociaux se dissolvent. L'avenir des enfants devient problématique dans toutes les couches sociales, sauf pour une très petite frange de la population à patrimoine élevé.
Face à cette situation, la gauche du PS est incroyablement morcelée malgré de nombreuses convergences idéologiques. Grâce à une réflexion collective approfondie, ce morcellement pourrait être surmonté et aboutir à l'émergence d'une force politique nouvelle alternative de gauche. En attendant, cette gauche ne propose aucune alternative unitaire autre que des catalogues programmatiques de type syndical ou des convergences d'actions, souvent défensives et sans lendemain, ou encore des alliances électorales dont le contenu stratégique occupe l'essentiel du champ de ses discussions.
Cette gauche souffre donc d'une triple carence : une absence de projet de société alternatif fondé sur de nouvelles bases (absence de réflexion sur les fondements), une absence de structure organisationnelle d'un type nouveau conciliant la verticalité traditionnelle et l'horizontalité respectant les diversités et favorisant l'émergence de formes nouvelles de réflexion collective et d'action. Un aspect de cette carence organisationnelle est le déficit de liens des intellectuels avec les couches populaires. Enfin, une déficience d'audience liée à plusieurs facteurs endogènes et exogènes.
 
Une conséquence importante de cette situation est l'absence de relais politique pour satisfaire les revendications syndicales et associatives qui trouvent en face d'eux un pouvoir toujours plus arrogant ou intransigeant. Cette absence d'unité et de projet engendrent le désespoir et la rancœur des couches populaires qui se réfugient dans l'abstention, la dépolitisation . Cela peut même se traduire, dans certains cas, par le rejet des tracts ou journaux proposés par des militants de gauche, peut s'exprimer par une indifférence à l'égard des multiples petits mouvements de résistance. Et dans un tel contexte de division, on peut comprendre de tels comportements. Plus grave encore, cette division et absence d'alternative unitaire peut favoriser le développement de mouvements fascistes récupérateurs de la désespérance et de la souffrance sociale.
 
Or, le livre de Jacques Généreux arrive, si j'ose dire, au bon moment, car après avoir fait un bilan du libéralisme et des expériences socialistes, en montrant comment leurs fondements (ou du moins une partie de leurs fondements) les mènent à leur perte, il refonde sur de nouvelles bases ce qu'il appelle la société de développement humain ou le socialisme néomoderne.
Nouvelles bases? JG creuse large et profond car sa prospection des sociétés passées à l'aide des science de l'Homme, le conduit à identifier des invariants anthropologiques incontournables pour la construction de toute société humaine, invariants qu'il va utiliser, en les adaptant, pour construire les 20 fondements anthropologiques du socialisme néomoderne.
Mais que signifie socialisme pour J.Généreux ?
"Ainsi, pour moi, le mot « socialisme» désigne une théorie politique fondée sur une conception sociale de l'être humain, à savoir que l'être humain, sa conscience, sa personnalité, ses motivations, ses capacités, etc., se construisent dans et par la relation avec les autres hommes, si bien que chacun est à la fois acteur de la vie des autres et acté par la vie des autres. Cette conception est simultanément à l'opposé de l'individualisme méthodologique et du holisme, parce qu'elle récuse aussi bien tout déterminisme social que tout déterminisme individuel. Il n'y a dans le socialisme métho­dologique aucun déterminisme, il n'y a qu'une interaction entre les êtres, d'une part, et entre les êtres et la société qu'ils constituent ensemble, d'autre part. L'histoire de cette interaction est contingente et pour cette raison ouverte à l'action politique qui vise à l'orienter.
L'orienter dans quel but et comment? Dans le but d'une égale et réelle liberté pour tous; par la transformation de la société en sorte que celle-ci renforce les liens solidai­res et les possibilités d'association qui étendent la capa­cité de tous. Le socialisme est donc ici défini par une méthode d'analyse de la société et par le projet d'une construction sociale de la liberté. Ce socialisme-là n'est pas un postulat arbitraire, c'est un cadre de raisonnement politique rigoureusement fondé par l'étude des connais­sances disponibles sur la façon dont les êtres humains se construisent, grandissent et vivent en société.(p55)
JG définit ce socialisme comme socialisme méthodologique fondée sur une conception scientifique et non idéologique ou métaphysique de la nature humaine. Mais tout cela n'exclut pas , bien au contraire sa référence à Marx et Jaurès :
" Cette refondation anthro­pologique ne dissout pas pour autant le double héritage de la morale et de la science socialistes du XIXe siècle. Nous verrons que, d'une certaine manière, elle réunit ces deux traditions en opérant la synthèse véritable de leurs intuitions. L'idéal humaniste de Jaurès ou de Malon et le matérialisme historique de Marx ou d'Engels sont insuffisants si on les oppose. Ils ouvrent au contraire un nouvel horizon quand on soumet l'humanisme du premier à l'ambition scientifique du second. Le socialisme néomodeme est le discours politique fondé sur une science de la nature humainel6.( 15. Ci-après, par «anthropologie générale» ou par «science de l'homme », je désigne l'ensemble des disciplines pourvoyeuses d'informa­tions sur la constitution, le fonctionnement, le développement personnel et collectif des êtres humains. Cela inclut notamment la paléoanthropologie, l'éthologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la neurobiologie, la psycholo­gie, la sociologie, l'économie, l'histoire, l'archéologie, l'ethnologie, etc.)
 
Cela ne signifie pas non plus que JG partage la vision sociologique marxiste du 19ème siècle.
Comme l'affirmèrent plus tard par exemple les auteurs marxiens Henri Lefèvre ou Maurice Godelier, JG précise :
"La science de l'homme nous met aussi sur la voie d'un nouveau matérialisme historique. D'une part, les conditions matérielles de production et d'existence ne sont pas des infrastructures déterminant des superstructures idéologiques (idées, croyances, conventions sociales, etc.) ; en réalité, toutes les activités intellectuelles, morales et symboliques des êtres humains sont aussi matérielle aussi déterminantes que les autres formes matérielles d'existence. D'autre part, l 'histoire réelle de l'humain n'est pas d'abord celle des rapports de force économiques entre classes antagonistes. La constitution biologique, la psychologie des humains se sont forgées (des millions d'années durant) et se sont stabilisées dans le cadre petites communautés de chasseurs cueilleurs."
On comprendra alors pourquoi JG accorde une place de choix à la psychologie dans son livre bien que l'auteur soit de formation économique. 
Pour autant, il n'a pas une conception substantialiste de la nature humaine. Pour lui :
"Par «nature humaine », on entend donc des fonctionnem­ents de l'être humain, invariants dans leur mécanisme mais d'une variété infinie dans leurs manifestations, parce que celles-ci résultent de l'interaction complexe de multi­ples facteurs (génétiques, familiaux, culturels, institu­tionnels, etc.), dans le contexte singulier d'une histoire ~personnelle unique, elle-même encastrée dans une histoire collective particulière."
 
L'auteur définit 20 fondements anthropologiques qui s'opposent aux conceptions individualistes qui sont des idéologies légitimant le capitalisme contemporain : l'humain est un être social, aucun comportement n'est génétiquement codé, la liberté réelle est construite par la richesse des liens sociaux, etc
A partir de ces fondements anthropologiques en accord avec la nature humaine, et qui définit ainsi un ordre social naturel, JG inverse la problématique de la liberté :
"Le problème politique majeur n'est pas d'introduire un ordre social sans détruire la liberté naturelle : il est d'introduire de la liberté dans l'ordre social naturel" .
On pourrait donc risquer cette boutade : Jacques Généreux est un Jean-Jacques Rousseau des temps modernes !
Il défend alors l'idée que la société est un bien en soi.
"Pour un être social la société n'est pas un contrat facultatif d'échange de services, c'est le lieu inéluctable et le moyen même de l'existence. La société comme ses institutions constituent dès lors un bien en soi, et non unmal nécessaire."
L'auteur rejette donc une conception contractualiste (ou utilitariste) de la société où les droits sont conçus comme contreparties des obligations engendrant alors la compétition individualiste ou solidaire.
Il y substitue une société de coopération solidaire.
 
JG aborde aussi une question qui prend de plus en plus d'importance en Europe : le communautarisme mais sous un angle plus général et distancié : quels peuvent être les rapports d'une communauté avec la société ?
Il discerne dans toute société les liens intracommunautaires et les liens intercommunautaires ; il distingue alors quatre dynamiques de liens possibles :
"Selon que la société favorise ou contrarie les liens intracommunautaires et le liens entre communautés, on identifie quatre dynamiques: la dissociété individualiste qui réprime ces deux types de liens; la dissociété communautarisée qui soutient les liens intracommunautaires pour mieux séparer les communau­tés; l' hypersociété qui dissout les liens intracommunau­taires pour fondre les êtres singuliers dans un tout social homogène; la société de progrès humain qui s'efforce de soutenir et de concilier tous les liens sociaux. Cette dernière voie est celle du socialisme: elle ne construit pas la commu­nauté politique en détruisant les appartenances singulières, elle n'abolit ni la diversité des identités ni la conflictualité inhérente à cette diversité; elle préserve au contraire une humanité pleine, c'est-à-dire contradictoire, tendue entre l'être soi et l'être avec, et, comme le mouvement même de la vie, s'appuie sur cette contradiction pour engendrer la dialectique positive des liens qui libèrent."
 
En analysant les aspirations fondamentales de l'être humain, par nature social, en actualisant la notion de nature humaine à la lumière des sciences contemporaines, en prenant appui sur les fondements anthropologiques, JG définit méthodiquement les principes de philosophie politique d'une société socialiste néomoderne, principes, qui, à leur tour, expliquent et justifient des mesures politiques concrètes : répartition des richesses, nécessité d'un secteur public puissant qui n'exclut pas une économie plurielle où le travailleur est aussi citoyen sur son lieu de travail. Il aborde, entre autres problèmes plus concrets : le rôle de l'impôt, la politiques du logement, de santé, d'éducation, l'abandon du productivisme, etc.
 
Il ne s'agit donc pas seulement de reprendre les principes de philosophie politique de Locke, Rousseau, Montesquieu, Tocqueville, Marx, Weber, ou Rawls, etc à des fins de pur exercice ou satisfaction intellectuels, mais de refonder une philosophie politique moderne pour donner assise à de nouvelles institutions, à une économie au service de l'humain et non au service d'une poignée de prédateurs, et aussi de permettre la construction et la vie de relations humaines non violentes et solidaires.
Et ce qui fait le caractère exceptionnel de ce livre est bien l'ampleur de son approche pour définir avec méthode les nouveaux fondements d'une société alternative.
De même que les œuvres des philosophes des Lumières ont permis de penser et construire les démocratie modernes, l'œuvre de J.G permet de penser et de construire une société post-capitaliste et post-socialiste étatique.
 
Il serait trop long de mentionner ici tous les thèmes abordés par JG, car son livre constitue, d'une certaine manière, un véritable traité complet de philosophie et de sociologie politique : toutes les questions fondamentales sont abordées : justice, égalité et inégalité, responsabilité, coopération, solidarité, fraternité, contractualité, propriété, rapport de l'Homme à la Nature et au vivant ;notion de croissance ou décroissance économique, rapport entre conceptions économique et écologie, etc
 
Nous nous arrêterons sur une question que beaucoup considèrent comme prioritaire : quel type de système ou de fonctionnement économique propose notre professeur d'économie JG ?
Nationalisations massives, étatisation, entreprises autogérées, société du tout marché ou économie planifiée ? Les esprits avides de simplicité resteront sur leur faim.
Après avoir étudié les rapports entre capitalisme et économie de marché, (p337 et suivantes)
JG propose une société à "économie plurielle". (qui n'a pas grand chose à voir avec l'expérience de la "gauche plurielle". (p352 et suiv.)
"Une économie plurielle est constituée par une grande variété d'organisations productives: associations d'éco­nomie solidaire, coopératives, mutuelles, entreprises indi­viduelles, PME privées, grandes entreprises publiques ou mixtes, sociétés de personnes et de capitaux, etc. Le pro­grès humain passant notamment par la sociodiversité et le progrès de la coopération, les politiques publiques doivent favoriser la libre création de formes multiples d' organisa­tions productives fondées sur l'association et la solidarité de leurs membres."
Mais il s'agit pour JG de réaliser ce que ni les libéraux, ni les socialistes étatiques n'ont réussi à réaliser : concilier démocratie et économie à tous les niveaux de la société et, au premier rang, au niveau de l'entreprise :
"Le principe d'égalité impose l'égalité de pouvoir, de droits et de dignité pour chaque membre de la société. Aucun citoyen ne doit être en capacité de dominer un autre citoyen du fait de sa position sociale, économique, hiérar­chique, etc.
Cela implique notamment un nouveau droit des sociétés privées qui distingue l'entreprise (bien commun à tous les acteurs) des capitaux (propriété privée de leurs détenteurs) et qui assure la participation de tous les acteurs de la pro­duction à la direction de l'entreprise et à l'affectation de ses résultats. Une économie humaine ne peut comporter aucune institution dans laquelle un seul des acteurs en présence peut imposer sa domination sur tous les autres et se voir attribuer la propriété privée d'une production collective. Cette seule réforme est en soi la fin de la firme capitaliste au sens strict. L'égalité nécessite aussi un renforcement des droits sociaux dans toutes les formes d'entreprises, capitalistes ou non."
Les organisations syndicales voient leur rôle et pouvoir accrus :
" La réalité de ces droits suppose, notamment, des moyens et des droits renforcés pour les représentants syndicaux des salariés, une administration du travail dotée des moyens de contrôle et des effectifs nécessaires."
 
Oui, mais qui organise et décide des orientations de l'entreprise ou, à un niveau plus élevé, des orientations économiques d'une région ou du pays ?
JG, dans l'application méthodique des principes expliqués dans les chapitre précédents (son ouvrage constitue un tout cohérent), se réfère alors au principe de souveraineté populaire démocratique et à la Loi :
" Par ailleurs, le principe de souveraineté impose que le peuple est seul souverain pour décider (via ses représen­tants ou directement) de l'ensemble des règles organisant
la vie de la société. Appliqué à la vie économique, ce prin­cipe a quelques conséquences majeures:
- les lois et règlements appliqués aux activités écono­miques ne peuvent émaner que d'autorités élues par le peu­ple et responsables devant lui (ce sont ces lois et règlements que je désigne ci-après par « la loi démocratique») ;
-la loi démocratique décide des activités qui appartiennent à la sphère privée ou publique, à la sphère marchande ou non marchande;
- il n'y a pas de « libre concurrence» ; seuls les citoyens ont un droit à la liberté; la loi démocratique décide le champ d'ap­plication (les secteurs) et les modalités de la concurrence ;
- la propriété d'un actif quelconque ne confère à son détenteur aucun droit sur autrui ou sur la société autre que le droit à la protection de cette propriété par la loi (voir les développements sur la propriété à la section suivante) ;
-la loi démocratique est toujours supérieure aux contrats, c'est-à-dire à l'ensemble des arrangements particuliers négociés entre des individus ou des organisations privées ou publiques.
Quoique les principes ci-dessus semblent aller de soi, ils constituent en réalité une révolution complète de la culture économique dominante…."
 
JG rappelle alors en quoi cette "culture économique dominante" repose sur des principes anthropologiques et philosophiques erronés.
(Rappelons ici que dans son livre précédent La disociété, JG fait une étude approfondie des fondements philosophiques et économiques du libéralisme en montrant leurs apports historiques positifs dans leur remise en cause du féodalisme et de l'ancien régime mais aussi en en montrant leurs limites et leur nature non scientifique ou métaphysique.)
Remarquons que sur ce point crucial de la nécessité d'une véritable démocratie économique, JG rejoint j'analyse de Jean Lojkine : la double impasse de l'étatisme et du mouvementisme dans son livre La crise des deux socialismes : leçons théoriques; leçons politiques.(Ed. Le Temps des cerises). Voici ce que dit cet auteur :
" Les expériences soviétiques mais aussi les expériences de gouvernement de la gauche « plurielle» (PS-PC-Écologistes) dans les pays capitalistes développés n'ont-elles pas prouvé que toute tentative de transformation sociale par le haut était vouée à un double échec: politique et économique? Un échec politique: sans liaison avec la mobilisation consciente des masses populaires, avec leur appropriation des objectifs pour­suivis, il n'y a pas de dépassement véritable du capitalisme, de passage durable au socialisme, et plus encore à une société com­muniste conçue comme la « libre association des produc­teurs ».
La prise de pouvoir "par en haut" sur les grands moyens de production et d'échange n'est donc pas le socialisme, car il n'y a pas libre appropriation individuelle et collective. La cou­pure profonde en URSS entre le prolétariat des usines et des champs et le parti unique bolchevique a abouti à une dépoli­tisation massive, l'envers d'une dictature du parti-État. L'échec politique entraîne l'échec économique: la non re­montée des informations d'en bas, l'absence de coopérations horizontales entre collectifs de travail, entre unités écono­miques ont entraîné la démotivation, la démobilisation des ouvriers et des paysans, des cadres techniques; la collectivi­sation forcée des campagnes a abouti à un désastre écono­mique (énormes gâchis et gestions bureaucratiques inefficaces dans les entreprises collectivisées et les kolkhozes) ; l'indiffé­rence politique qui en est résultée, explique l'extrême facilité avec laquelle la nomenclatura soviétique s'est convertie à l'éco­nomie capitaliste et a liquidé les institutions soviétiques.
Dans un autre contexte, capitaliste, mais relativement dé­mocratique (État de droit, liberté d'expression, pluralisme partisan), les expériences de transformation sociale initiée en Europe par les gouvernements de la gauche plurielle (avec ou sans les PC) et les social-démocraties ont aussi buté sur la non intervention des masses populaires au niveau politique et éco­nomique." (p67 et suiv. : fin de citation de Lojkine)
 
Mais la démocratie économique (et politique) nécessite un bon niveau de formation des citoyens et un cadre institutionnel permettant que la Loi ne soit pas celle qui défende essentiellement les intérêts d'une classe dominante de privilégiés ou d'exploiteurs mais soit au service de tous.
Pour JG, ceci est rendu possible parla mise en place d'une république sociale.
"La «république sociale », chère à Jaurès, est une expres­sion hélas tombée en désuétude dans la bouche des élus socialistes, à quelques exceptions notables, dont celle de Jean-Luc Mélenchon8• Quelle est donc cette république? Elle est celle qui intègre les citoyens, non par la seule éga­lité politique, mais aussi par l'égalité sociale et par la solida­rité sociale, celle qui attache le plus haut prix à l'éducation citoyenne de chacun de ses enfants, celle qui construit un espace public laïc transcendant toutes les appartenances sin­gulières, non pour aliéner le droit à la différence, mais pour créer un monde commun à tous les différents, un monde où s'enracine le désir de vivre ensemble."
Cette république sociale doit éviter le double écueil de l'hypersociété et de la dissociété et s'inscrire dans une société de développement humain pour reprendre sa terminologie.
Cette république ne doit donc pas être monolithique et fermée.
" La républiquesocialiste ne peut pas mépriser les croyances, les cultures ou les traditions spécifiques, parce que la liberté des individus se construit et s'exprime aussi en elles, parce que l'individu en chair et en os ne s'émancipe pas en détruisant des liens sociaux, mais au contraire en les multipliant et en les diversifiant."
 
Mais certains diront "Tout ça c'est bien beau, c'est généreux, mais pour moi, ce qui compte, c'est le concret : me loger, me soigner,…"
Il n'y a pas d'opposition entre traitement des problèmes sociaux concrets et réflexion sur les fondements mais cohérence : la force d'une vraie gauche est de montrer que sa politique sociale et économique repose sur des fondements rationnels, scientifiquement valides, répond aux besoins humains fondamentaux, ce que les libéraux ne peuvent faire du fait que le fondement philosophique de leur action n'a pas d'assise scientifique valide. Leur soutien permanent au groupe prédateur trouve pour eux son fondement dans cette conception erronée : l'Homme est par nature et essentiellement un prédateur, un égoïste. Mais comme l'explique JG, les libéraux n'acceptent jamais les débats de fond car beaucoup savent parfaitement que leur action politique ne repose sur aucun socle en accord avec les sciences de l'Homme. Alors ils voilent leur indigence par le "pragmatisme", "la faillite des idéologies", la manipulation des émotions, etc
 
Il est assez incroyable de constater qu'un ouvrage d'une telle qualité, d'une telle envergure n'ait pas été l'objet d'une vaste publicité dans les médias et notamment dans la presse qui se dit de gauche alors que nombreux ouvrages bavards ou insignifiants sont placés en tête de gondole dans le supermarché médiatique. Mais c'est peut-être le reflet de l'indigence intellectuelle d'une certaine sphère politico-médiatique dont l'activité essentielle est la personnalisation de la vie politique, l'anectotisme, la narration factuelle ou narcissique et l'électoralisme. On pourrait être "plus optimiste" en disant que ce livre est trop dérangeant et que la chape de plomb du silence s'impose pour les principaux médias.
Mais peut-être aussi que Jacques Généreux est trop en avance sur son temps et que la valeur de son œuvre sera comprise, comme pour Van Gogh, qu'après sa mort ? Mais peut-être suis-je ici un peu trop pessimiste !!
Espérons que son travail permette aux multiples courants politiques à gauche du PS de "se remettre à niveau" (au niveau de leur temps) et trouver un fondement commun à la philosophie politique qui guide et donne du sens à leur action, au-delà des éternels discours sur "l'urgence sociale" et des plate-formes programmatiques que syndicats et associations sont capable d'élaborer, et surtout au-delà des tactiques et stratégies électorales alimentaires et claniques.
Hervé Debonrivage
 

 


Debonrivage | Le Dimanche 27/12/2009 à 16:00 | [^] | Répondre

22 - Des fondements nouveaux pour la ph


Réflexions sur le socialisme néomoderne par H. Debonrivage
La crise économique et financière actuelle focalise toutes les attentions à gauche comme à droite mais celle-ci n'est que la partie émergée de l'iceberg d'une crise généralisée, non seulement du capitalisme contemporain qui s'est de plus en plus financiarisé mais d'une crise politique plus générale encore. Non seulement le libéralisme est à bout de souffle mais aussi les modèles alternatifs qui ont été développés au 20ème siècle ;: échec cinglant du socialisme étatique (improprement appelé communiste), épuisement des modèles sociaux-démocrates y compris scandinaves, échec de la gauche plurielle en France pour résoudre les problèmes sociaux majeurs.
Et à défaut d'idées nouvelles , les partis dominants (UMP et PS en France) deviennent des entreprises de marketing politique : la politique n'est réduite progressivement à n'être, en-deçà ou au-delà des mots, qu'un gagne-pain (selon l'expression de Bourdieu) , c'est à dire une pourvoyeuse d'emplois, de gains et de profits narcissiques. Cette absence d'idées est occultée par des discours gestionnaires, sécuritaires et sociétaux. On ne peut donc être surpris des multiples ralliements, revirements, reconversions en tous genres, notamment dans des institutions internationales au service du libéralisme économique,( sous prétexte de "réalisme")  on ne peut être surpris de ces pertes de repères qui frappent non seulement le PS mais aussi, dans une certaine mesure aussi la droite qui est devenue moins assurée dans sa foi aux bienfaits du libre marché non régulé. Pendant ce temps les conditions de travail et de vie se dégradent, les acquis sociaux se dissolvent. L'avenir des enfants devient problématique dans toutes les couches sociales, sauf pour une très petite frange de la population à patrimoine élevé.
Face à cette situation, la gauche du PS est incroyablement morcelée malgré de nombreuses convergences idéologiques. Grâce à une réflexion collective approfondie, ce morcellement pourrait être surmonté et aboutir à l'émergence d'une force politique nouvelle alternative de gauche. En attendant, cette gauche ne propose aucune alternative unitaire autre que des catalogues programmatiques de type syndical ou des convergences d'actions, souvent défensives et sans lendemain, ou encore des alliances électorales dont le contenu stratégique occupe l'essentiel du champ de ses discussions.
Cette gauche souffre donc d'une triple carence : une absence de projet de société alternatif fondé sur de nouvelles bases (absence de réflexion sur les fondements), une absence de structure organisationnelle d'un type nouveau conciliant la verticalité traditionnelle et l'horizontalité respectant les diversités et favorisant l'émergence de formes nouvelles de réflexion collective et d'action. Un aspect de cette carence organisationnelle est le déficit de liens des intellectuels avec les couches populaires. Enfin, une déficience d'audience liée à plusieurs facteurs endogènes et exogènes.
 
Une conséquence importante de cette situation est l'absence de relais politique pour satisfaire les revendications syndicales et associatives qui trouvent en face d'eux un pouvoir toujours plus arrogant ou intransigeant. Cette absence d'unité et de projet engendrent le désespoir et la rancœur des couches populaires qui se réfugient dans l'abstention, la dépolitisation . Cela peut même se traduire, dans certains cas, par le rejet des tracts ou journaux proposés par des militants de gauche, peut s'exprimer par une indifférence à l'égard des multiples petits mouvements de résistance. Et dans un tel contexte de division, on peut comprendre de tels comportements. Plus grave encore, cette division et absence d'alternative unitaire peut favoriser le développement de mouvements fascistes récupérateurs de la désespérance et de la souffrance sociale.
 
Or, le livre de Jacques Généreux arrive, si j'ose dire, au bon moment, car après avoir fait un bilan du libéralisme et des expériences socialistes, en montrant comment leurs fondements (ou du moins une partie de leurs fondements) les mènent à leur perte, il refonde sur de nouvelles bases ce qu'il appelle la société de développement humain ou le socialisme néomoderne.
Nouvelles bases? JG creuse large et profond car sa prospection des sociétés passées à l'aide des science de l'Homme, le conduit à identifier des invariants anthropologiques incontournables pour la construction de toute société humaine, invariants qu'il va utiliser, en les adaptant, pour construire les 20 fondements anthropologiques du socialisme néomoderne.
Mais que signifie socialisme pour J.Généreux ?
"Ainsi, pour moi, le mot « socialisme» désigne une théorie politique fondée sur une conception sociale de l'être humain, à savoir que l'être humain, sa conscience, sa personnalité, ses motivations, ses capacités, etc., se construisent dans et par la relation avec les autres hommes, si bien que chacun est à la fois acteur de la vie des autres et acté par la vie des autres. Cette conception est simultanément à l'opposé de l'individualisme méthodologique et du holisme, parce qu'elle récuse aussi bien tout déterminisme social que tout déterminisme individuel. Il n'y a dans le socialisme métho­dologique aucun déterminisme, il n'y a qu'une interaction entre les êtres, d'une part, et entre les êtres et la société qu'ils constituent ensemble, d'autre part. L'histoire de cette interaction est contingente et pour cette raison ouverte à l'action politique qui vise à l'orienter.
L'orienter dans quel but et comment? Dans le but d'une égale et réelle liberté pour tous; par la transformation de la société en sorte que celle-ci renforce les liens solidai­res et les possibilités d'association qui étendent la capa­cité de tous. Le socialisme est donc ici défini par une méthode d'analyse de la société et par le projet d'une construction sociale de la liberté. Ce socialisme-là n'est pas un postulat arbitraire, c'est un cadre de raisonnement politique rigoureusement fondé par l'étude des connais­sances disponibles sur la façon dont les êtres humains se construisent, grandissent et vivent en société.(p55)
JG définit ce socialisme comme socialisme méthodologique fondée sur une conception scientifique et non idéologique ou métaphysique de la nature humaine. Mais tout cela n'exclut pas , bien au contraire sa référence à Marx et Jaurès :
" Cette refondation anthro­pologique ne dissout pas pour autant le double héritage de la morale et de la science socialistes du XIXe siècle. Nous verrons que, d'une certaine manière, elle réunit ces deux traditions en opérant la synthèse véritable de leurs intuitions. L'idéal humaniste de Jaurès ou de Malon et le matérialisme historique de Marx ou d'Engels sont insuffisants si on les oppose. Ils ouvrent au contraire un nouvel horizon quand on soumet l'humanisme du premier à l'ambition scientifique du second. Le socialisme néomodeme est le discours politique fondé sur une science de la nature humainel6.( 15. Ci-après, par «anthropologie générale» ou par «science de l'homme », je désigne l'ensemble des disciplines pourvoyeuses d'informa­tions sur la constitution, le fonctionnement, le développement personnel et collectif des êtres humains. Cela inclut notamment la paléoanthropologie, l'éthologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la neurobiologie, la psycholo­gie, la sociologie, l'économie, l'histoire, l'archéologie, l'ethnologie, etc.)
 
Cela ne signifie pas non plus que JG partage la vision sociologique marxiste du 19ème siècle.
Comme l'affirmèrent plus tard par exemple les auteurs marxiens Henri Lefèvre ou Maurice Godelier, JG précise :
"La science de l'homme nous met aussi sur la voie d'un nouveau matérialisme historique. D'une part, les conditions matérielles de production et d'existence ne sont pas des infrastructures déterminant des superstructures idéologiques (idées, croyances, conventions sociales, etc.) ; en réalité, toutes les activités intellectuelles, morales et symboliques des êtres humains sont aussi matérielle aussi déterminantes que les autres formes matérielles d'existence. D'autre part, l 'histoire réelle de l'humain n'est pas d'abord celle des rapports de force économiques entre classes antagonistes. La constitution biologique, la psychologie des humains se sont forgées (des millions d'années durant) et se sont stabilisées dans le cadre petites communautés de chasseurs cueilleurs."
On comprendra alors pourquoi JG accorde une place de choix à la psychologie dans son livre bien que l'auteur soit de formation économique. 
Pour autant, il n'a pas une conception substantialiste de la nature humaine. Pour lui :
"Par «nature humaine », on entend donc des fonctionnem­ents de l'être humain, invariants dans leur mécanisme mais d'une variété infinie dans leurs manifestations, parce que celles-ci résultent de l'interaction complexe de multi­ples facteurs (génétiques, familiaux, culturels, institu­tionnels, etc.), dans le contexte singulier d'une histoire ~personnelle unique, elle-même encastrée dans une histoire collective particulière."
 
L'auteur définit 20 fondements anthropologiques qui s'opposent aux conceptions individualistes qui sont des idéologies légitimant le capitalisme contemporain : l'humain est un être social, aucun comportement n'est génétiquement codé, la liberté réelle est construite par la richesse des liens sociaux, etc
A partir de ces fondements anthropologiques en accord avec la nature humaine, et qui définit ainsi un ordre social naturel, JG inverse la problématique de la liberté :
"Le problème politique majeur n'est pas d'introduire un ordre social sans détruire la liberté naturelle : il est d'introduire de la liberté dans l'ordre social naturel" .
On pourrait donc risquer cette boutade : Jacques Généreux est un Jean-Jacques Rousseau des temps modernes !
Il défend alors l'idée que la société est un bien en soi.
"Pour un être social la société n'est pas un contrat facultatif d'échange de services, c'est le lieu inéluctable et le moyen même de l'existence. La société comme ses institutions constituent dès lors un bien en soi, et non unmal nécessaire."
L'auteur rejette donc une conception contractualiste (ou utilitariste) de la société où les droits sont conçus comme contreparties des obligations engendrant alors la compétition individualiste ou solidaire.
Il y substitue une société de coopération solidaire.
 
JG aborde aussi une question qui prend de plus en plus d'importance en Europe : le communautarisme mais sous un angle plus général et distancié : quels peuvent être les rapports d'une communauté avec la société ?
Il discerne dans toute société les liens intracommunautaires et les liens intercommunautaires ; il distingue alors quatre dynamiques de liens possibles :
"Selon que la société favorise ou contrarie les liens intracommunautaires et le liens entre communautés, on identifie quatre dynamiques: la dissociété individualiste qui réprime ces deux types de liens; la dissociété communautarisée qui soutient les liens intracommunautaires pour mieux séparer les communau­tés; l' hypersociété qui dissout les liens intracommunau­taires pour fondre les êtres singuliers dans un tout social homogène; la société de progrès humain qui s'efforce de soutenir et de concilier tous les liens sociaux. Cette dernière voie est celle du socialisme: elle ne construit pas la commu­nauté politique en détruisant les appartenances singulières, elle n'abolit ni la diversité des identités ni la conflictualité inhérente à cette diversité; elle préserve au contraire une humanité pleine, c'est-à-dire contradictoire, tendue entre l'être soi et l'être avec, et, comme le mouvement même de la vie, s'appuie sur cette contradiction pour engendrer la dialectique positive des liens qui libèrent."
 
En analysant les aspirations fondamentales de l'être humain, par nature social, en actualisant la notion de nature humaine à la lumière des sciences contemporaines, en prenant appui sur les fondements anthropologiques, JG définit méthodiquement les principes de philosophie politique d'une société socialiste néomoderne, principes, qui, à leur tour, expliquent et justifient des mesures politiques concrètes : répartition des richesses, nécessité d'un secteur public puissant qui n'exclut pas une économie plurielle où le travailleur est aussi citoyen sur son lieu de travail. Il aborde, entre autres problèmes plus concrets : le rôle de l'impôt, la politiques du logement, de santé, d'éducation, l'abandon du productivisme, etc.
 
Il ne s'agit donc pas seulement de reprendre les principes de philosophie politique de Locke, Rousseau, Montesquieu, Tocqueville, Marx, Weber, ou Rawls, etc à des fins de pur exercice ou satisfaction intellectuels, mais de refonder une philosophie politique moderne pour donner assise à de nouvelles institutions, à une économie au service de l'humain et non au service d'une poignée de prédateurs, et aussi de permettre la construction et la vie de relations humaines non violentes et solidaires.
Et ce qui fait le caractère exceptionnel de ce livre est bien l'ampleur de son approche pour définir avec méthode les nouveaux fondements d'une société alternative.
De même que les œuvres des philosophes des Lumières ont permis de penser et construire les démocratie modernes, l'œuvre de J.G permet de penser et de construire une société post-capitaliste et post-socialiste étatique.
 
Il serait trop long de mentionner ici tous les thèmes abordés par JG, car son livre constitue, d'une certaine manière, un véritable traité complet de philosophie et de sociologie politique : toutes les questions fondamentales sont abordées : justice, égalité et inégalité, responsabilité, coopération, solidarité, fraternité, contractualité, propriété, rapport de l'Homme à la Nature et au vivant ;notion de croissance ou décroissance économique, rapport entre conceptions économique et écologie, etc
 
Nous nous arrêterons sur une question que beaucoup considèrent comme prioritaire : quel type de système ou de fonctionnement économique propose notre professeur d'économie JG ?
Nationalisations massives, étatisation, entreprises autogérées, société du tout marché ou économie planifiée ? Les esprits avides de simplicité resteront sur leur faim.
Après avoir étudié les rapports entre capitalisme et économie de marché, (p337 et suivantes)
JG propose une société à "économie plurielle". (qui n'a pas grand chose à voir avec l'expérience de la "gauche plurielle". (p352 et suiv.)
"Une économie plurielle est constituée par une grande variété d'organisations productives: associations d'éco­nomie solidaire, coopératives, mutuelles, entreprises indi­viduelles, PME privées, grandes entreprises publiques ou mixtes, sociétés de personnes et de capitaux, etc. Le pro­grès humain passant notamment par la sociodiversité et le progrès de la coopération, les politiques publiques doivent favoriser la libre création de formes multiples d' organisa­tions productives fondées sur l'association et la solidarité de leurs membres."
Mais il s'agit pour JG de réaliser ce que ni les libéraux, ni les socialistes étatiques n'ont réussi à réaliser : concilier démocratie et économie à tous les niveaux de la société et, au premier rang, au niveau de l'entreprise :
"Le principe d'égalité impose l'égalité de pouvoir, de droits et de dignité pour chaque membre de la société. Aucun citoyen ne doit être en capacité de dominer un autre citoyen du fait de sa position sociale, économique, hiérar­chique, etc.
Cela implique notamment un nouveau droit des sociétés privées qui distingue l'entreprise (bien commun à tous les acteurs) des capitaux (propriété privée de leurs détenteurs) et qui assure la participation de tous les acteurs de la pro­duction à la direction de l'entreprise et à l'affectation de ses résultats. Une économie humaine ne peut comporter aucune institution dans laquelle un seul des acteurs en présence peut imposer sa domination sur tous les autres et se voir attribuer la propriété privée d'une production collective. Cette seule réforme est en soi la fin de la firme capitaliste au sens strict. L'égalité nécessite aussi un renforcement des droits sociaux dans toutes les formes d'entreprises, capitalistes ou non."
Les organisations syndicales voient leur rôle et pouvoir accrus :
" La réalité de ces droits suppose, notamment, des moyens et des droits renforcés pour les représentants syndicaux des salariés, une administration du travail dotée des moyens de contrôle et des effectifs nécessaires."
 
Oui, mais qui organise et décide des orientations de l'entreprise ou, à un niveau plus élevé, des orientations économiques d'une région ou du pays ?
JG, dans l'application méthodique des principes expliqués dans les chapitre précédents (son ouvrage constitue un tout cohérent), se réfère alors au principe de souveraineté populaire démocratique et à la Loi :
" Par ailleurs, le principe de souveraineté impose que le peuple est seul souverain pour décider (via ses représen­tants ou directement) de l'ensemble des règles organisant
la vie de la société. Appliqué à la vie économique, ce prin­cipe a quelques conséquences majeures:
- les lois et règlements appliqués aux activités écono­miques ne peuvent émaner que d'autorités élues par le peu­ple et responsables devant lui (ce sont ces lois et règlements que je désigne ci-après par « la loi démocratique») ;
-la loi démocratique décide des activités qui appartiennent à la sphère privée ou publique, à la sphère marchande ou non marchande;
- il n'y a pas de « libre concurrence» ; seuls les citoyens ont un droit à la liberté; la loi démocratique décide le champ d'ap­plication (les secteurs) et les modalités de la concurrence ;
- la propriété d'un actif quelconque ne confère à son détenteur aucun droit sur autrui ou sur la société autre que le droit à la protection de cette propriété par la loi (voir les développements sur la propriété à la section suivante) ;
-la loi démocratique est toujours supérieure aux contrats, c'est-à-dire à l'ensemble des arrangements particuliers négociés entre des individus ou des organisations privées ou publiques.
Quoique les principes ci-dessus semblent aller de soi, ils constituent en réalité une révolution complète de la culture économique dominante…."
 
JG rappelle alors en quoi cette "culture économique dominante" repose sur des principes anthropologiques et philosophiques erronés.
(Rappelons ici que dans son livre précédent La disociété, JG fait une étude approfondie des fondements philosophiques et économiques du libéralisme en montrant leurs apports historiques positifs dans leur remise en cause du féodalisme et de l'ancien régime mais aussi en en montrant leurs limites et leur nature non scientifique ou métaphysique.)
Remarquons que sur ce point crucial de la nécessité d'une véritable démocratie économique, JG rejoint j'analyse de Jean Lojkine : la double impasse de l'étatisme et du mouvementisme dans son livre La crise des deux socialismes : leçons théoriques; leçons politiques.(Ed. Le Temps des cerises). Voici ce que dit cet auteur :
" Les expériences soviétiques mais aussi les expériences de gouvernement de la gauche « plurielle» (PS-PC-Écologistes) dans les pays capitalistes développés n'ont-elles pas prouvé que toute tentative de transformation sociale par le haut était vouée à un double échec: politique et économique? Un échec politique: sans liaison avec la mobilisation consciente des masses populaires, avec leur appropriation des objectifs pour­suivis, il n'y a pas de dépassement véritable du capitalisme, de passage durable au socialisme, et plus encore à une société com­muniste conçue comme la « libre association des produc­teurs ».
La prise de pouvoir "par en haut" sur les grands moyens de production et d'échange n'est donc pas le socialisme, car il n'y a pas libre appropriation individuelle et collective. La cou­pure profonde en URSS entre le prolétariat des usines et des champs et le parti unique bolchevique a abouti à une dépoli­tisation massive, l'envers d'une dictature du parti-État. L'échec politique entraîne l'échec économique: la non re­montée des informations d'en bas, l'absence de coopérations horizontales entre collectifs de travail, entre unités écono­miques ont entraîné la démotivation, la démobilisation des ouvriers et des paysans, des cadres techniques; la collectivi­sation forcée des campagnes a abouti à un désastre écono­mique (énormes gâchis et gestions bureaucratiques inefficaces dans les entreprises collectivisées et les kolkhozes) ; l'indiffé­rence politique qui en est résultée, explique l'extrême facilité avec laquelle la nomenclatura soviétique s'est convertie à l'éco­nomie capitaliste et a liquidé les institutions soviétiques.
Dans un autre contexte, capitaliste, mais relativement dé­mocratique (État de droit, liberté d'expression, pluralisme partisan), les expériences de transformation sociale initiée en Europe par les gouvernements de la gauche plurielle (avec ou sans les PC) et les social-démocraties ont aussi buté sur la non intervention des masses populaires au niveau politique et éco­nomique." (p67 et suiv. : fin de citation de Lojkine)
 
Mais la démocratie économique (et politique) nécessite un bon niveau de formation des citoyens et un cadre institutionnel permettant que la Loi ne soit pas celle qui défende essentiellement les intérêts d'une classe dominante de privilégiés ou d'exploiteurs mais soit au service de tous.
Pour JG, ceci est rendu possible parla mise en place d'une république sociale.
"La «république sociale », chère à Jaurès, est une expres­sion hélas tombée en désuétude dans la bouche des élus socialistes, à quelques exceptions notables, dont celle de Jean-Luc Mélenchon8• Quelle est donc cette république? Elle est celle qui intègre les citoyens, non par la seule éga­lité politique, mais aussi par l'égalité sociale et par la solida­rité sociale, celle qui attache le plus haut prix à l'éducation citoyenne de chacun de ses enfants, celle qui construit un espace public laïc transcendant toutes les appartenances sin­gulières, non pour aliéner le droit à la différence, mais pour créer un monde commun à tous les différents, un monde où s'enracine le désir de vivre ensemble."
Cette république sociale doit éviter le double écueil de l'hypersociété et de la dissociété et s'inscrire dans une société de développement humain pour reprendre sa terminologie.
Cette république ne doit donc pas être monolithique et fermée.
" La républiquesocialiste ne peut pas mépriser les croyances, les cultures ou les traditions spécifiques, parce que la liberté des individus se construit et s'exprime aussi en elles, parce que l'individu en chair et en os ne s'émancipe pas en détruisant des liens sociaux, mais au contraire en les multipliant et en les diversifiant."
 
Mais certains diront "Tout ça c'est bien beau, c'est généreux, mais pour moi, ce qui compte, c'est le concret : me loger, me soigner,…"
Il n'y a pas d'opposition entre traitement des problèmes sociaux concrets et réflexion sur les fondements mais cohérence : la force d'une vraie gauche est de montrer que sa politique sociale et économique repose sur des fondements rationnels, scientifiquement valides, répond aux besoins humains fondamentaux, ce que les libéraux ne peuvent faire du fait que le fondement philosophique de leur action n'a pas d'assise scientifique valide. Leur soutien permanent au groupe prédateur trouve pour eux son fondement dans cette conception erronée : l'Homme est par nature et essentiellement un prédateur, un égoïste. Mais comme l'explique JG, les libéraux n'acceptent jamais les débats de fond car beaucoup savent parfaitement que leur action politique ne repose sur aucun socle en accord avec les sciences de l'Homme. Alors ils voilent leur indigence par le "pragmatisme", "la faillite des idéologies", la manipulation des émotions, etc
 
Il est assez incroyable de constater qu'un ouvrage d'une telle qualité, d'une telle envergure n'ait pas été l'objet d'une vaste publicité dans les médias et notamment dans la presse qui se dit de gauche alors que nombreux ouvrages bavards ou insignifiants sont placés en tête de gondole dans le supermarché médiatique. Mais c'est peut-être le reflet de l'indigence intellectuelle d'une certaine sphère politico-médiatique dont l'activité essentielle est la personnalisation de la vie politique, l'anectotisme, la narration factuelle ou narcissique et l'électoralisme. On pourrait être "plus optimiste" en disant que ce livre est trop dérangeant et que la chape de plomb du silence s'impose pour les principaux médias.
Mais peut-être aussi que Jacques Généreux est trop en avance sur son temps et que la valeur de son œuvre sera comprise, comme pour Van Gogh, qu'après sa mort ? Mais peut-être suis-je ici un peu trop pessimiste !!
Espérons que son travail permette aux multiples courants politiques à gauche du PS de "se remettre à niveau" (au niveau de leur temps) et trouver un fondement commun à la philosophie politique qui guide et donne du sens à leur action, au-delà des éternels discours sur "l'urgence sociale" et des plate-formes programmatiques que syndicats et associations sont capable d'élaborer, et surtout au-delà des tactiques et stratégies électorales alimentaires et claniques.
Hervé Debonrivage
 

 


Debonrivage | Le Dimanche 27/12/2009 à 16:00 | [^] | Répondre

23 - Des fondements nouveaux pour la ph


Réflexions sur le socialisme néomoderne par H. Debonrivage
La crise économique et financière actuelle focalise toutes les attentions à gauche comme à droite mais celle-ci n'est que la partie émergée de l'iceberg d'une crise généralisée, non seulement du capitalisme contemporain qui s'est de plus en plus financiarisé mais d'une crise politique plus générale encore. Non seulement le libéralisme est à bout de souffle mais aussi les modèles alternatifs qui ont été développés au 20ème siècle ;: échec cinglant du socialisme étatique (improprement appelé communiste), épuisement des modèles sociaux-démocrates y compris scandinaves, échec de la gauche plurielle en France pour résoudre les problèmes sociaux majeurs.
Et à défaut d'idées nouvelles , les partis dominants (UMP et PS en France) deviennent des entreprises de marketing politique : la politique n'est réduite progressivement à n'être, en-deçà ou au-delà des mots, qu'un gagne-pain (selon l'expression de Bourdieu) , c'est à dire une pourvoyeuse d'emplois, de gains et de profits narcissiques. Cette absence d'idées est occultée par des discours gestionnaires, sécuritaires et sociétaux. On ne peut donc être surpris des multiples ralliements, revirements, reconversions en tous genres, notamment dans des institutions internationales au service du libéralisme économique,( sous prétexte de "réalisme")  on ne peut être surpris de ces pertes de repères qui frappent non seulement le PS mais aussi, dans une certaine mesure aussi la droite qui est devenue moins assurée dans sa foi aux bienfaits du libre marché non régulé. Pendant ce temps les conditions de travail et de vie se dégradent, les acquis sociaux se dissolvent. L'avenir des enfants devient problématique dans toutes les couches sociales, sauf pour une très petite frange de la population à patrimoine élevé.
Face à cette situation, la gauche du PS est incroyablement morcelée malgré de nombreuses convergences idéologiques. Grâce à une réflexion collective approfondie, ce morcellement pourrait être surmonté et aboutir à l'émergence d'une force politique nouvelle alternative de gauche. En attendant, cette gauche ne propose aucune alternative unitaire autre que des catalogues programmatiques de type syndical ou des convergences d'actions, souvent défensives et sans lendemain, ou encore des alliances électorales dont le contenu stratégique occupe l'essentiel du champ de ses discussions.
Cette gauche souffre donc d'une triple carence : une absence de projet de société alternatif fondé sur de nouvelles bases (absence de réflexion sur les fondements), une absence de structure organisationnelle d'un type nouveau conciliant la verticalité traditionnelle et l'horizontalité respectant les diversités et favorisant l'émergence de formes nouvelles de réflexion collective et d'action. Un aspect de cette carence organisationnelle est le déficit de liens des intellectuels avec les couches populaires. Enfin, une déficience d'audience liée à plusieurs facteurs endogènes et exogènes.
 
Une conséquence importante de cette situation est l'absence de relais politique pour satisfaire les revendications syndicales et associatives qui trouvent en face d'eux un pouvoir toujours plus arrogant ou intransigeant. Cette absence d'unité et de projet engendrent le désespoir et la rancœur des couches populaires qui se réfugient dans l'abstention, la dépolitisation . Cela peut même se traduire, dans certains cas, par le rejet des tracts ou journaux proposés par des militants de gauche, peut s'exprimer par une indifférence à l'égard des multiples petits mouvements de résistance. Et dans un tel contexte de division, on peut comprendre de tels comportements. Plus grave encore, cette division et absence d'alternative unitaire peut favoriser le développement de mouvements fascistes récupérateurs de la désespérance et de la souffrance sociale.
 
Or, le livre de Jacques Généreux arrive, si j'ose dire, au bon moment, car après avoir fait un bilan du libéralisme et des expériences socialistes, en montrant comment leurs fondements (ou du moins une partie de leurs fondements) les mènent à leur perte, il refonde sur de nouvelles bases ce qu'il appelle la société de développement humain ou le socialisme néomoderne.
Nouvelles bases? JG creuse large et profond car sa prospection des sociétés passées à l'aide des science de l'Homme, le conduit à identifier des invariants anthropologiques incontournables pour la construction de toute société humaine, invariants qu'il va utiliser, en les adaptant, pour construire les 20 fondements anthropologiques du socialisme néomoderne.
Mais que signifie socialisme pour J.Généreux ?
"Ainsi, pour moi, le mot « socialisme» désigne une théorie politique fondée sur une conception sociale de l'être humain, à savoir que l'être humain, sa conscience, sa personnalité, ses motivations, ses capacités, etc., se construisent dans et par la relation avec les autres hommes, si bien que chacun est à la fois acteur de la vie des autres et acté par la vie des autres. Cette conception est simultanément à l'opposé de l'individualisme méthodologique et du holisme, parce qu'elle récuse aussi bien tout déterminisme social que tout déterminisme individuel. Il n'y a dans le socialisme métho­dologique aucun déterminisme, il n'y a qu'une interaction entre les êtres, d'une part, et entre les êtres et la société qu'ils constituent ensemble, d'autre part. L'histoire de cette interaction est contingente et pour cette raison ouverte à l'action politique qui vise à l'orienter.
L'orienter dans quel but et comment? Dans le but d'une égale et réelle liberté pour tous; par la transformation de la société en sorte que celle-ci renforce les liens solidai­res et les possibilités d'association qui étendent la capa­cité de tous. Le socialisme est donc ici défini par une méthode d'analyse de la société et par le projet d'une construction sociale de la liberté. Ce socialisme-là n'est pas un postulat arbitraire, c'est un cadre de raisonnement politique rigoureusement fondé par l'étude des connais­sances disponibles sur la façon dont les êtres humains se construisent, grandissent et vivent en société.(p55)
JG définit ce socialisme comme socialisme méthodologique fondée sur une conception scientifique et non idéologique ou métaphysique de la nature humaine. Mais tout cela n'exclut pas , bien au contraire sa référence à Marx et Jaurès :
" Cette refondation anthro­pologique ne dissout pas pour autant le double héritage de la morale et de la science socialistes du XIXe siècle. Nous verrons que, d'une certaine manière, elle réunit ces deux traditions en opérant la synthèse véritable de leurs intuitions. L'idéal humaniste de Jaurès ou de Malon et le matérialisme historique de Marx ou d'Engels sont insuffisants si on les oppose. Ils ouvrent au contraire un nouvel horizon quand on soumet l'humanisme du premier à l'ambition scientifique du second. Le socialisme néomodeme est le discours politique fondé sur une science de la nature humainel6.( 15. Ci-après, par «anthropologie générale» ou par «science de l'homme », je désigne l'ensemble des disciplines pourvoyeuses d'informa­tions sur la constitution, le fonctionnement, le développement personnel et collectif des êtres humains. Cela inclut notamment la paléoanthropologie, l'éthologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la neurobiologie, la psycholo­gie, la sociologie, l'économie, l'histoire, l'archéologie, l'ethnologie, etc.)
 
Cela ne signifie pas non plus que JG partage la vision sociologique marxiste du 19ème siècle.
Comme l'affirmèrent plus tard par exemple les auteurs marxiens Henri Lefèvre ou Maurice Godelier, JG précise :
"La science de l'homme nous met aussi sur la voie d'un nouveau matérialisme historique. D'une part, les conditions matérielles de production et d'existence ne sont pas des infrastructures déterminant des superstructures idéologiques (idées, croyances, conventions sociales, etc.) ; en réalité, toutes les activités intellectuelles, morales et symboliques des êtres humains sont aussi matérielle aussi déterminantes que les autres formes matérielles d'existence. D'autre part, l 'histoire réelle de l'humain n'est pas d'abord celle des rapports de force économiques entre classes antagonistes. La constitution biologique, la psychologie des humains se sont forgées (des millions d'années durant) et se sont stabilisées dans le cadre petites communautés de chasseurs cueilleurs."
On comprendra alors pourquoi JG accorde une place de choix à la psychologie dans son livre bien que l'auteur soit de formation économique. 
Pour autant, il n'a pas une conception substantialiste de la nature humaine. Pour lui :
"Par «nature humaine », on entend donc des fonctionnem­ents de l'être humain, invariants dans leur mécanisme mais d'une variété infinie dans leurs manifestations, parce que celles-ci résultent de l'interaction complexe de multi­ples facteurs (génétiques, familiaux, culturels, institu­tionnels, etc.), dans le contexte singulier d'une histoire ~personnelle unique, elle-même encastrée dans une histoire collective particulière."
 
L'auteur définit 20 fondements anthropologiques qui s'opposent aux conceptions individualistes qui sont des idéologies légitimant le capitalisme contemporain : l'humain est un être social, aucun comportement n'est génétiquement codé, la liberté réelle est construite par la richesse des liens sociaux, etc
A partir de ces fondements anthropologiques en accord avec la nature humaine, et qui définit ainsi un ordre social naturel, JG inverse la problématique de la liberté :
"Le problème politique majeur n'est pas d'introduire un ordre social sans détruire la liberté naturelle : il est d'introduire de la liberté dans l'ordre social naturel" .
On pourrait donc risquer cette boutade : Jacques Généreux est un Jean-Jacques Rousseau des temps modernes !
Il défend alors l'idée que la société est un bien en soi.
"Pour un être social la société n'est pas un contrat facultatif d'échange de services, c'est le lieu inéluctable et le moyen même de l'existence. La société comme ses institutions constituent dès lors un bien en soi, et non unmal nécessaire."
L'auteur rejette donc une conception contractualiste (ou utilitariste) de la société où les droits sont conçus comme contreparties des obligations engendrant alors la compétition individualiste ou solidaire.
Il y substitue une société de coopération solidaire.
 
JG aborde aussi une question qui prend de plus en plus d'importance en Europe : le communautarisme mais sous un angle plus général et distancié : quels peuvent être les rapports d'une communauté avec la société ?
Il discerne dans toute société les liens intracommunautaires et les liens intercommunautaires ; il distingue alors quatre dynamiques de liens possibles :
"Selon que la société favorise ou contrarie les liens intracommunautaires et le liens entre communautés, on identifie quatre dynamiques: la dissociété individualiste qui réprime ces deux types de liens; la dissociété communautarisée qui soutient les liens intracommunautaires pour mieux séparer les communau­tés; l' hypersociété qui dissout les liens intracommunau­taires pour fondre les êtres singuliers dans un tout social homogène; la société de progrès humain qui s'efforce de soutenir et de concilier tous les liens sociaux. Cette dernière voie est celle du socialisme: elle ne construit pas la commu­nauté politique en détruisant les appartenances singulières, elle n'abolit ni la diversité des identités ni la conflictualité inhérente à cette diversité; elle préserve au contraire une humanité pleine, c'est-à-dire contradictoire, tendue entre l'être soi et l'être avec, et, comme le mouvement même de la vie, s'appuie sur cette contradiction pour engendrer la dialectique positive des liens qui libèrent."
 
En analysant les aspirations fondamentales de l'être humain, par nature social, en actualisant la notion de nature humaine à la lumière des sciences contemporaines, en prenant appui sur les fondements anthropologiques, JG définit méthodiquement les principes de philosophie politique d'une société socialiste néomoderne, principes, qui, à leur tour, expliquent et justifient des mesures politiques concrètes : répartition des richesses, nécessité d'un secteur public puissant qui n'exclut pas une économie plurielle où le travailleur est aussi citoyen sur son lieu de travail. Il aborde, entre autres problèmes plus concrets : le rôle de l'impôt, la politiques du logement, de santé, d'éducation, l'abandon du productivisme, etc.
 
Il ne s'agit donc pas seulement de reprendre les principes de philosophie politique de Locke, Rousseau, Montesquieu, Tocqueville, Marx, Weber, ou Rawls, etc à des fins de pur exercice ou satisfaction intellectuels, mais de refonder une philosophie politique moderne pour donner assise à de nouvelles institutions, à une économie au service de l'humain et non au service d'une poignée de prédateurs, et aussi de permettre la construction et la vie de relations humaines non violentes et solidaires.
Et ce qui fait le caractère exceptionnel de ce livre est bien l'ampleur de son approche pour définir avec méthode les nouveaux fondements d'une société alternative.
De même que les œuvres des philosophes des Lumières ont permis de penser et construire les démocratie modernes, l'œuvre de J.G permet de penser et de construire une société post-capitaliste et post-socialiste étatique.
 
Il serait trop long de mentionner ici tous les thèmes abordés par JG, car son livre constitue, d'une certaine manière, un véritable traité complet de philosophie et de sociologie politique : toutes les questions fondamentales sont abordées : justice, égalité et inégalité, responsabilité, coopération, solidarité, fraternité, contractualité, propriété, rapport de l'Homme à la Nature et au vivant ;notion de croissance ou décroissance économique, rapport entre conceptions économique et écologie, etc
 
Nous nous arrêterons sur une question que beaucoup considèrent comme prioritaire : quel type de système ou de fonctionnement économique propose notre professeur d'économie JG ?
Nationalisations massives, étatisation, entreprises autogérées, société du tout marché ou économie planifiée ? Les esprits avides de simplicité resteront sur leur faim.
Après avoir étudié les rapports entre capitalisme et économie de marché, (p337 et suivantes)
JG propose une société à "économie plurielle". (qui n'a pas grand chose à voir avec l'expérience de la "gauche plurielle". (p352 et suiv.)
"Une économie plurielle est constituée par une grande variété d'organisations productives: associations d'éco­nomie solidaire, coopératives, mutuelles, entreprises indi­viduelles, PME privées, grandes entreprises publiques ou mixtes, sociétés de personnes et de capitaux, etc. Le pro­grès humain passant notamment par la sociodiversité et le progrès de la coopération, les politiques publiques doivent favoriser la libre création de formes multiples d' organisa­tions productives fondées sur l'association et la solidarité de leurs membres."
Mais il s'agit pour JG de réaliser ce que ni les libéraux, ni les socialistes étatiques n'ont réussi à réaliser : concilier démocratie et économie à tous les niveaux de la société et, au premier rang, au niveau de l'entreprise :
"Le principe d'égalité impose l'égalité de pouvoir, de droits et de dignité pour chaque membre de la société. Aucun citoyen ne doit être en capacité de dominer un autre citoyen du fait de sa position sociale, économique, hiérar­chique, etc.
Cela implique notamment un nouveau droit des sociétés privées qui distingue l'entreprise (bien commun à tous les acteurs) des capitaux (propriété privée de leurs détenteurs) et qui assure la participation de tous les acteurs de la pro­duction à la direction de l'entreprise et à l'affectation de ses résultats. Une économie humaine ne peut comporter aucune institution dans laquelle un seul des acteurs en présence peut imposer sa domination sur tous les autres et se voir attribuer la propriété privée d'une production collective. Cette seule réforme est en soi la fin de la firme capitaliste au sens strict. L'égalité nécessite aussi un renforcement des droits sociaux dans toutes les formes d'entreprises, capitalistes ou non."
Les organisations syndicales voient leur rôle et pouvoir accrus :
" La réalité de ces droits suppose, notamment, des moyens et des droits renforcés pour les représentants syndicaux des salariés, une administration du travail dotée des moyens de contrôle et des effectifs nécessaires."
 
Oui, mais qui organise et décide des orientations de l'entreprise ou, à un niveau plus élevé, des orientations économiques d'une région ou du pays ?
JG, dans l'application méthodique des principes expliqués dans les chapitre précédents (son ouvrage constitue un tout cohérent), se réfère alors au principe de souveraineté populaire démocratique et à la Loi :
" Par ailleurs, le principe de souveraineté impose que le peuple est seul souverain pour décider (via ses représen­tants ou directement) de l'ensemble des règles organisant
la vie de la société. Appliqué à la vie économique, ce prin­cipe a quelques conséquences majeures:
- les lois et règlements appliqués aux activités écono­miques ne peuvent émaner que d'autorités élues par le peu­ple et responsables devant lui (ce sont ces lois et règlements que je désigne ci-après par « la loi démocratique») ;
-la loi démocratique décide des activités qui appartiennent à la sphère privée ou publique, à la sphère marchande ou non marchande;
- il n'y a pas de « libre concurrence» ; seuls les citoyens ont un droit à la liberté; la loi démocratique décide le champ d'ap­plication (les secteurs) et les modalités de la concurrence ;
- la propriété d'un actif quelconque ne confère à son détenteur aucun droit sur autrui ou sur la société autre que le droit à la protection de cette propriété par la loi (voir les développements sur la propriété à la section suivante) ;
-la loi démocratique est toujours supérieure aux contrats, c'est-à-dire à l'ensemble des arrangements particuliers négociés entre des individus ou des organisations privées ou publiques.
Quoique les principes ci-dessus semblent aller de soi, ils constituent en réalité une révolution complète de la culture économique dominante…."
 
JG rappelle alors en quoi cette "culture économique dominante" repose sur des principes anthropologiques et philosophiques erronés.
(Rappelons ici que dans son livre précédent La disociété, JG fait une étude approfondie des fondements philosophiques et économiques du libéralisme en montrant leurs apports historiques positifs dans leur remise en cause du féodalisme et de l'ancien régime mais aussi en en montrant leurs limites et leur nature non scientifique ou métaphysique.)
Remarquons que sur ce point crucial de la nécessité d'une véritable démocratie économique, JG rejoint j'analyse de Jean Lojkine : la double impasse de l'étatisme et du mouvementisme dans son livre La crise des deux socialismes : leçons théoriques; leçons politiques.(Ed. Le Temps des cerises). Voici ce que dit cet auteur :
" Les expériences soviétiques mais aussi les expériences de gouvernement de la gauche « plurielle» (PS-PC-Écologistes) dans les pays capitalistes développés n'ont-elles pas prouvé que toute tentative de transformation sociale par le haut était vouée à un double échec: politique et économique? Un échec politique: sans liaison avec la mobilisation consciente des masses populaires, avec leur appropriation des objectifs pour­suivis, il n'y a pas de dépassement véritable du capitalisme, de passage durable au socialisme, et plus encore à une société com­muniste conçue comme la « libre association des produc­teurs ».
La prise de pouvoir "par en haut" sur les grands moyens de production et d'échange n'est donc pas le socialisme, car il n'y a pas libre appropriation individuelle et collective. La cou­pure profonde en URSS entre le prolétariat des usines et des champs et le parti unique bolchevique a abouti à une dépoli­tisation massive, l'envers d'une dictature du parti-État. L'échec politique entraîne l'échec économique: la non re­montée des informations d'en bas, l'absence de coopérations horizontales entre collectifs de travail, entre unités écono­miques ont entraîné la démotivation, la démobilisation des ouvriers et des paysans, des cadres techniques; la collectivi­sation forcée des campagnes a abouti à un désastre écono­mique (énormes gâchis et gestions bureaucratiques inefficaces dans les entreprises collectivisées et les kolkhozes) ; l'indiffé­rence politique qui en est résultée, explique l'extrême facilité avec laquelle la nomenclatura soviétique s'est convertie à l'éco­nomie capitaliste et a liquidé les institutions soviétiques.
Dans un autre contexte, capitaliste, mais relativement dé­mocratique (État de droit, liberté d'expression, pluralisme partisan), les expériences de transformation sociale initiée en Europe par les gouvernements de la gauche plurielle (avec ou sans les PC) et les social-démocraties ont aussi buté sur la non intervention des masses populaires au niveau politique et éco­nomique." (p67 et suiv. : fin de citation de Lojkine)
 
Mais la démocratie économique (et politique) nécessite un bon niveau de formation des citoyens et un cadre institutionnel permettant que la Loi ne soit pas celle qui défende essentiellement les intérêts d'une classe dominante de privilégiés ou d'exploiteurs mais soit au service de tous.
Pour JG, ceci est rendu possible parla mise en place d'une république sociale.
"La «république sociale », chère à Jaurès, est une expres­sion hélas tombée en désuétude dans la bouche des élus socialistes, à quelques exceptions notables, dont celle de Jean-Luc Mélenchon8• Quelle est donc cette république? Elle est celle qui intègre les citoyens, non par la seule éga­lité politique, mais aussi par l'égalité sociale et par la solida­rité sociale, celle qui attache le plus haut prix à l'éducation citoyenne de chacun de ses enfants, celle qui construit un espace public laïc transcendant toutes les appartenances sin­gulières, non pour aliéner le droit à la différence, mais pour créer un monde commun à tous les différents, un monde où s'enracine le désir de vivre ensemble."
Cette république sociale doit éviter le double écueil de l'hypersociété et de la dissociété et s'inscrire dans une société de développement humain pour reprendre sa terminologie.
Cette république ne doit donc pas être monolithique et fermée.
" La républiquesocialiste ne peut pas mépriser les croyances, les cultures ou les traditions spécifiques, parce que la liberté des individus se construit et s'exprime aussi en elles, parce que l'individu en chair et en os ne s'émancipe pas en détruisant des liens sociaux, mais au contraire en les multipliant et en les diversifiant."
 
Mais certains diront "Tout ça c'est bien beau, c'est généreux, mais pour moi, ce qui compte, c'est le concret : me loger, me soigner,…"
Il n'y a pas d'opposition entre traitement des problèmes sociaux concrets et réflexion sur les fondements mais cohérence : la force d'une vraie gauche est de montrer que sa politique sociale et économique repose sur des fondements rationnels, scientifiquement valides, répond aux besoins humains fondamentaux, ce que les libéraux ne peuvent faire du fait que le fondement philosophique de leur action n'a pas d'assise scientifique valide. Leur soutien permanent au groupe prédateur trouve pour eux son fondement dans cette conception erronée : l'Homme est par nature et essentiellement un prédateur, un égoïste. Mais comme l'explique JG, les libéraux n'acceptent jamais les débats de fond car beaucoup savent parfaitement que leur action politique ne repose sur aucun socle en accord avec les sciences de l'Homme. Alors ils voilent leur indigence par le "pragmatisme", "la faillite des idéologies", la manipulation des émotions, etc
 
Il est assez incroyable de constater qu'un ouvrage d'une telle qualité, d'une telle envergure n'ait pas été l'objet d'une vaste publicité dans les médias et notamment dans la presse qui se dit de gauche alors que nombreux ouvrages bavards ou insignifiants sont placés en tête de gondole dans le supermarché médiatique. Mais c'est peut-être le reflet de l'indigence intellectuelle d'une certaine sphère politico-médiatique dont l'activité essentielle est la personnalisation de la vie politique, l'anectotisme, la narration factuelle ou narcissique et l'électoralisme. On pourrait être "plus optimiste" en disant que ce livre est trop dérangeant et que la chape de plomb du silence s'impose pour les principaux médias.
Mais peut-être aussi que Jacques Généreux est trop en avance sur son temps et que la valeur de son œuvre sera comprise, comme pour Van Gogh, qu'après sa mort ? Mais peut-être suis-je ici un peu trop pessimiste !!
Espérons que son travail permette aux multiples courants politiques à gauche du PS de "se remettre à niveau" (au niveau de leur temps) et trouver un fondement commun à la philosophie politique qui guide et donne du sens à leur action, au-delà des éternels discours sur "l'urgence sociale" et des plate-formes programmatiques que syndicats et associations sont capable d'élaborer, et surtout au-delà des tactiques et stratégies électorales alimentaires et claniques.
Hervé Debonrivage
 

 


Debonrivage | Le Dimanche 27/12/2009 à 16:00 | [^] | Répondre

24 - Des fondements nouveaux pour la ph


Réflexions sur le socialisme néomoderne par H. Debonrivage
La crise économique et financière actuelle focalise toutes les attentions à gauche comme à droite mais celle-ci n'est que la partie émergée de l'iceberg d'une crise généralisée, non seulement du capitalisme contemporain qui s'est de plus en plus financiarisé mais d'une crise politique plus générale encore. Non seulement le libéralisme est à bout de souffle mais aussi les modèles alternatifs qui ont été développés au 20ème siècle ;: échec cinglant du socialisme étatique (improprement appelé communiste), épuisement des modèles sociaux-démocrates y compris scandinaves, échec de la gauche plurielle en France pour résoudre les problèmes sociaux majeurs.
Et à défaut d'idées nouvelles , les partis dominants (UMP et PS en France) deviennent des entreprises de marketing politique : la politique n'est réduite progressivement à n'être, en-deçà ou au-delà des mots, qu'un gagne-pain (selon l'expression de Bourdieu) , c'est à dire une pourvoyeuse d'emplois, de gains et de profits narcissiques. Cette absence d'idées est occultée par des discours gestionnaires, sécuritaires et sociétaux. On ne peut donc être surpris des multiples ralliements, revirements, reconversions en tous genres, notamment dans des institutions internationales au service du libéralisme économique,( sous prétexte de "réalisme")  on ne peut être surpris de ces pertes de repères qui frappent non seulement le PS mais aussi, dans une certaine mesure aussi la droite qui est devenue moins assurée dans sa foi aux bienfaits du libre marché non régulé. Pendant ce temps les conditions de travail et de vie se dégradent, les acquis sociaux se dissolvent. L'avenir des enfants devient problématique dans toutes les couches sociales, sauf pour une très petite frange de la population à patrimoine élevé.
Face à cette situation, la gauche du PS est incroyablement morcelée malgré de nombreuses convergences idéologiques. Grâce à une réflexion collective approfondie, ce morcellement pourrait être surmonté et aboutir à l'émergence d'une force politique nouvelle alternative de gauche. En attendant, cette gauche ne propose aucune alternative unitaire autre que des catalogues programmatiques de type syndical ou des convergences d'actions, souvent défensives et sans lendemain, ou encore des alliances électorales dont le contenu stratégique occupe l'essentiel du champ de ses discussions.
Cette gauche souffre donc d'une triple carence : une absence de projet de société alternatif fondé sur de nouvelles bases (absence de réflexion sur les fondements), une absence de structure organisationnelle d'un type nouveau conciliant la verticalité traditionnelle et l'horizontalité respectant les diversités et favorisant l'émergence de formes nouvelles de réflexion collective et d'action. Un aspect de cette carence organisationnelle est le déficit de liens des intellectuels avec les couches populaires. Enfin, une déficience d'audience liée à plusieurs facteurs endogènes et exogènes.
 
Une conséquence importante de cette situation est l'absence de relais politique pour satisfaire les revendications syndicales et associatives qui trouvent en face d'eux un pouvoir toujours plus arrogant ou intransigeant. Cette absence d'unité et de projet engendrent le désespoir et la rancœur des couches populaires qui se réfugient dans l'abstention, la dépolitisation . Cela peut même se traduire, dans certains cas, par le rejet des tracts ou journaux proposés par des militants de gauche, peut s'exprimer par une indifférence à l'égard des multiples petits mouvements de résistance. Et dans un tel contexte de division, on peut comprendre de tels comportements. Plus grave encore, cette division et absence d'alternative unitaire peut favoriser le développement de mouvements fascistes récupérateurs de la désespérance et de la souffrance sociale.
 
Or, le livre de Jacques Généreux arrive, si j'ose dire, au bon moment, car après avoir fait un bilan du libéralisme et des expériences socialistes, en montrant comment leurs fondements (ou du moins une partie de leurs fondements) les mènent à leur perte, il refonde sur de nouvelles bases ce qu'il appelle la société de développement humain ou le socialisme néomoderne.
Nouvelles bases? JG creuse large et profond car sa prospection des sociétés passées à l'aide des science de l'Homme, le conduit à identifier des invariants anthropologiques incontournables pour la construction de toute société humaine, invariants qu'il va utiliser, en les adaptant, pour construire les 20 fondements anthropologiques du socialisme néomoderne.
Mais que signifie socialisme pour J.Généreux ?
"Ainsi, pour moi, le mot « socialisme» désigne une théorie politique fondée sur une conception sociale de l'être humain, à savoir que l'être humain, sa conscience, sa personnalité, ses motivations, ses capacités, etc., se construisent dans et par la relation avec les autres hommes, si bien que chacun est à la fois acteur de la vie des autres et acté par la vie des autres. Cette conception est simultanément à l'opposé de l'individualisme méthodologique et du holisme, parce qu'elle récuse aussi bien tout déterminisme social que tout déterminisme individuel. Il n'y a dans le socialisme métho­dologique aucun déterminisme, il n'y a qu'une interaction entre les êtres, d'une part, et entre les êtres et la société qu'ils constituent ensemble, d'autre part. L'histoire de cette interaction est contingente et pour cette raison ouverte à l'action politique qui vise à l'orienter.
L'orienter dans quel but et comment? Dans le but d'une égale et réelle liberté pour tous; par la transformation de la société en sorte que celle-ci renforce les liens solidai­res et les possibilités d'association qui étendent la capa­cité de tous. Le socialisme est donc ici défini par une méthode d'analyse de la société et par le projet d'une construction sociale de la liberté. Ce socialisme-là n'est pas un postulat arbitraire, c'est un cadre de raisonnement politique rigoureusement fondé par l'étude des connais­sances disponibles sur la façon dont les êtres humains se construisent, grandissent et vivent en société.(p55)
JG définit ce socialisme comme socialisme méthodologique fondée sur une conception scientifique et non idéologique ou métaphysique de la nature humaine. Mais tout cela n'exclut pas , bien au contraire sa référence à Marx et Jaurès :
" Cette refondation anthro­pologique ne dissout pas pour autant le double héritage de la morale et de la science socialistes du XIXe siècle. Nous verrons que, d'une certaine manière, elle réunit ces deux traditions en opérant la synthèse véritable de leurs intuitions. L'idéal humaniste de Jaurès ou de Malon et le matérialisme historique de Marx ou d'Engels sont insuffisants si on les oppose. Ils ouvrent au contraire un nouvel horizon quand on soumet l'humanisme du premier à l'ambition scientifique du second. Le socialisme néomodeme est le discours politique fondé sur une science de la nature humainel6.( 15. Ci-après, par «anthropologie générale» ou par «science de l'homme », je désigne l'ensemble des disciplines pourvoyeuses d'informa­tions sur la constitution, le fonctionnement, le développement personnel et collectif des êtres humains. Cela inclut notamment la paléoanthropologie, l'éthologie, la psychiatrie, la psychanalyse, la neurobiologie, la psycholo­gie, la sociologie, l'économie, l'histoire, l'archéologie, l'ethnologie, etc.)
 
Cela ne signifie pas non plus que JG partage la vision sociologique marxiste du 19ème siècle.
Comme l'affirmèrent plus tard par exemple les auteurs marxiens Henri Lefèvre ou Maurice Godelier, JG précise :
"La science de l'homme nous met aussi sur la voie d'un nouveau matérialisme historique. D'une part, les conditions matérielles de production et d'existence ne sont pas des infrastructures déterminant des superstructures idéologiques (idées, croyances, conventions sociales, etc.) ; en réalité, toutes les activités intellectuelles, morales et symboliques des êtres humains sont aussi matérielle aussi déterminantes que les autres formes matérielles d'existence. D'autre part, l 'histoire réelle de l'humain n'est pas d'abord celle des rapports de force économiques entre classes antagonistes. La constitution biologique, la psychologie des humains se sont forgées (des millions d'années durant) et se sont stabilisées dans le cadre petites communautés de chasseurs cueilleurs."
On comprendra alors pourquoi JG accorde une place de choix à la psychologie dans son livre bien que l'auteur soit de formation économique. 
Pour autant, il n'a pas une conception substantialiste de la nature humaine. Pour lui :
"Par «nature humaine », on entend donc des fonctionnem­ents de l'être humain, invariants dans leur mécanisme mais d'une variété infinie dans leurs manifestations, parce que celles-ci résultent de l'interaction complexe de multi­ples facteurs (génétiques, familiaux, culturels, institu­tionnels, etc.), dans le contexte singulier d'une histoire ~personnelle unique, elle-même encastrée dans une histoire collective particulière."
 
L'auteur définit 20 fondements anthropologiques qui s'opposent aux conceptions individualistes qui sont des idéologies légitimant le capitalisme contemporain : l'humain est un être social, aucun comportement n'est génétiquement codé, la liberté réelle est construite par la richesse des liens sociaux, etc
A partir de ces fondements anthropologiques en accord avec la nature humaine, et qui définit ainsi un ordre social naturel, JG inverse la problématique de la liberté :
"Le problème politique majeur n'est pas d'introduire un ordre social sans détruire la liberté naturelle : il est d'introduire de la liberté dans l'ordre social naturel" .
On pourrait donc risquer cette boutade : Jacques Généreux est un Jean-Jacques Rousseau des temps modernes !
Il défend alors l'idée que la société est un bien en soi.
"Pour un être social la société n'est pas un contrat facultatif d'échange de services, c'est le lieu inéluctable et le moyen même de l'existence. La société comme ses institutions constituent dès lors un bien en soi, et non unmal nécessaire."
L'auteur rejette donc une conception contractualiste (ou utilitariste) de la société où les droits sont conçus comme contreparties des obligations engendrant alors la compétition individualiste ou solidaire.
Il y substitue une société de coopération solidaire.
 
JG aborde aussi une question qui prend de plus en plus d'importance en Europe : le communautarisme mais sous un angle plus général et distancié : quels peuvent être les rapports d'une communauté avec la société ?
Il discerne dans toute société les liens intracommunautaires et les liens intercommunautaires ; il distingue alors quatre dynamiques de liens possibles :
"Selon que la société favorise ou contrarie les liens intracommunautaires et le liens entre communautés, on identifie quatre dynamiques: la dissociété individualiste qui réprime ces deux types de liens; la dissociété communautarisée qui soutient les liens intracommunautaires pour mieux séparer les communau­tés; l' hypersociété qui dissout les liens intracommunau­taires pour fondre les êtres singuliers dans un tout social homogène; la société de progrès humain qui s'efforce de soutenir et de concilier tous les liens sociaux. Cette dernière voie est celle du socialisme: elle ne construit pas la commu­nauté politique en détruisant les appartenances singulières, elle n'abolit ni la diversité des identités ni la conflictualité inhérente à cette diversité; elle préserve au contraire une humanité pleine, c'est-à-dire contradictoire, tendue entre l'être soi et l'être avec, et, comme le mouvement même de la vie, s'appuie sur cette contradiction pour engendrer la dialectique positive des liens qui libèrent."
 
En analysant les aspirations fondamentales de l'être humain, par nature social, en actualisant la notion de nature humaine à la lumière des sciences contemporaines, en prenant appui sur les fondements anthropologiques, JG définit méthodiquement les principes de philosophie politique d'une société socialiste néomoderne, principes, qui, à leur tour, expliquent et justifient des mesures politiques concrètes : répartition des richesses, nécessité d'un secteur public puissant qui n'exclut pas une économie plurielle où le travailleur est aussi citoyen sur son lieu de travail. Il aborde, entre autres problèmes plus concrets : le rôle de l'impôt, la politiques du logement, de santé, d'éducation, l'abandon du productivisme, etc.
 
Il ne s'agit donc pas seulement de reprendre les principes de philosophie politique de Locke, Rousseau, Montesquieu, Tocqueville, Marx, Weber, ou Rawls, etc à des fins de pur exercice ou satisfaction intellectuels, mais de refonder une philosophie politique moderne pour donner assise à de nouvelles institutions, à une économie au service de l'humain et non au service d'une poignée de prédateurs, et aussi de permettre la construction et la vie de relations humaines non violentes et solidaires.
Et ce qui fait le caractère exceptionnel de ce livre est bien l'ampleur de son approche pour définir avec méthode les nouveaux fondements d'une société alternative.
De même que les œuvres des philosophes des Lumières ont permis de penser et construire les démocratie modernes, l'œuvre de J.G permet de penser et de construire une société post-capitaliste et post-socialiste étatique.
 
Il serait trop long de mentionner ici tous les thèmes abordés par JG, car son livre constitue, d'une certaine manière, un véritable traité complet de philosophie et de sociologie politique : toutes les questions fondamentales sont abordées : justice, égalité et inégalité, responsabilité, coopération, solidarité, fraternité, contractualité, propriété, rapport de l'Homme à la Nature et au vivant ;notion de croissance ou décroissance économique, rapport entre conceptions économique et écologie, etc
 
Nous nous arrêterons sur une question que beaucoup considèrent comme prioritaire : quel type de système ou de fonctionnement économique propose notre professeur d'économie JG ?
Nationalisations massives, étatisation, entreprises autogérées, société du tout marché ou économie planifiée ? Les esprits avides de simplicité resteront sur leur faim.
Après avoir étudié les rapports entre capitalisme et économie de marché, (p337 et suivantes)
JG propose une société à "économie plurielle". (qui n'a pas grand chose à voir avec l'expérience de la "gauche plurielle". (p352 et suiv.)
"Une économie plurielle est constituée par une grande variété d'organisations productives: associations d'éco­nomie solidaire, coopératives, mutuelles, entreprises indi­viduelles, PME privées, grandes entreprises publiques ou mixtes, sociétés de personnes et de capitaux, etc. Le pro­grès humain passant notamment par la sociodiversité et le progrès de la coopération, les politiques publiques doivent favoriser la libre création de formes multiples d' organisa­tions productives fondées sur l'association et la solidarité de leurs membres."
Mais il s'agit pour JG de réaliser ce que ni les libéraux, ni les socialistes étatiques n'ont réussi à réaliser : concilier démocratie et économie à tous les niveaux de la société et, au premier rang, au niveau de l'entreprise :
"Le principe d'égalité impose l'égalité de pouvoir, de droits et de dignité pour chaque membre de la société. Aucun citoyen ne doit être en capacité de dominer un autre citoyen du fait de sa position sociale, économique, hiérar­chique, etc.
Cela implique notamment un nouveau droit des sociétés privées qui distingue l'entreprise (bien commun à tous les acteurs) des capitaux (propriété privée de leurs détenteurs) et qui assure la participation de tous les acteurs de la pro­duction à la direction de l'entreprise et à l'affectation de ses résultats. Une économie humaine ne peut comporter aucune institution dans laquelle un seul des acteurs en présence peut imposer sa domination sur tous les autres et se voir attribuer la propriété privée d'une production collective. Cette seule réforme est en soi la fin de la firme capitaliste au sens strict. L'égalité nécessite aussi un renforcement des droits sociaux dans toutes les formes d'entreprises, capitalistes ou non."
Les organisations syndicales voient leur rôle et pouvoir accrus :
" La réalité de ces droits suppose, notamment, des moyens et des droits renforcés pour les représentants syndicaux des salariés, une administration du travail dotée des moyens de contrôle et des effectifs nécessaires."
 
Oui, mais qui organise et décide des orientations de l'entreprise ou, à un niveau plus élevé, des orientations économiques d'une région ou du pays ?
JG, dans l'application méthodique des principes expliqués dans les chapitre précédents (son ouvrage constitue un tout cohérent), se réfère alors au principe de souveraineté populaire démocratique et à la Loi :
" Par ailleurs, le principe de souveraineté impose que le peuple est seul souverain pour décider (via ses représen­tants ou directement) de l'ensemble des règles organisant
la vie de la société. Appliqué à la vie économique, ce prin­cipe a quelques conséquences majeures:
- les lois et règlements appliqués aux activités écono­miques ne peuvent émaner que d'autorités élues par le peu­ple et responsables devant lui (ce sont ces lois et règlements que je désigne ci-après par « la loi démocratique») ;
-la loi démocratique décide des activités qui appartiennent à la sphère privée ou publique, à la sphère marchande ou non marchande;
- il n'y a pas de « libre concurrence» ; seuls les citoyens ont un droit à la liberté; la loi démocratique décide le champ d'ap­plication (les secteurs) et les modalités de la concurrence ;
- la propriété d'un actif quelconque ne confère à son détenteur aucun droit sur autrui ou sur la société autre que le droit à la protection de cette propriété par la loi (voir les développements sur la propriété à la section suivante) ;
-la loi démocratique est toujours supérieure aux contrats, c'est-à-dire à l'ensemble des arrangements particuliers négociés entre des individus ou des organisations privées ou publiques.
Quoique les principes ci-dessus semblent aller de soi, ils constituent en réalité une révolution complète de la culture économique dominante…."
 
JG rappelle alors en quoi cette "culture économique dominante" repose sur des principes anthropologiques et philosophiques erronés.
(Rappelons ici que dans son livre précédent La disociété, JG fait une étude approfondie des fondements philosophiques et économiques du libéralisme en montrant leurs apports historiques positifs dans leur remise en cause du féodalisme et de l'ancien régime mais aussi en en montrant leurs limites et leur nature non scientifique ou métaphysique.)
Remarquons que sur ce point crucial de la nécessité d'une véritable démocratie économique, JG rejoint j'analyse de Jean Lojkine : la double impasse de l'étatisme et du mouvementisme dans son livre La crise des deux socialismes : leçons théoriques; leçons politiques.(Ed. Le Temps des cerises). Voici ce que dit cet auteur :
" Les expériences soviétiques mais aussi les expériences de gouvernement de la gauche « plurielle» (PS-PC-Écologistes) dans les pays capitalistes développés n'ont-elles pas prouvé que toute tentative de transformation sociale par le haut était vouée à un double échec: politique et économique? Un échec politique: sans liaison avec la mobilisation consciente des masses populaires, avec leur appropriation des objectifs pour­suivis, il n'y a pas de dépassement véritable du capitalisme, de passage durable au socialisme, et plus encore à une société com­muniste conçue comme la « libre association des produc­teurs ».
La prise de pouvoir "par en haut" sur les grands moyens de production et d'échange n'est donc pas le socialisme, car il n'y a pas libre appropriation individuelle et collective. La cou­pure profonde en URSS entre le prolétariat des usines et des champs et le parti unique bolchevique a abouti à une dépoli­tisation massive, l'envers d'une dictature du parti-État. L'échec politique entraîne l'échec économique: la non re­montée des informations d'en bas, l'absence de coopérations horizontales entre collectifs de travail, entre unités écono­miques ont entraîné la démotivation, la démobilisation des ouvriers et des paysans, des cadres techniques; la collectivi­sation forcée des campagnes a abouti à un désastre écono­mique (énormes gâchis et gestions bureaucratiques inefficaces dans les entreprises collectivisées et les kolkhozes) ; l'indiffé­rence politique qui en est résultée, explique l'extrême facilité avec laquelle la nomenclatura soviétique s'est convertie à l'éco­nomie capitaliste et a liquidé les institutions soviétiques.
Dans un autre contexte, capitaliste, mais relativement dé­mocratique (État de droit, liberté d'expression, pluralisme partisan), les expériences de transformation sociale initiée en Europe par les gouvernements de la gauche plurielle (avec ou sans les PC) et les social-démocraties ont aussi buté sur la non intervention des masses populaires au niveau politique et éco­nomique." (p67 et suiv. : fin de citation de Lojkine)
 
Mais la démocratie économique (et politique) nécessite un bon niveau de formation des citoyens et un cadre institutionnel permettant que la Loi ne soit pas celle qui défende essentiellement les intérêts d'une classe dominante de privilégiés ou d'exploiteurs mais soit au service de tous.
Pour JG, ceci est rendu possible parla mise en place d'une république sociale.
"La «république sociale », chère à Jaurès, est une expres­sion hélas tombée en désuétude dans la bouche des élus socialistes, à quelques exceptions notables, dont celle de Jean-Luc Mélenchon8• Quelle est donc cette république? Elle est celle qui intègre les citoyens, non par la seule éga­lité politique, mais aussi par l'égalité sociale et par la solida­rité sociale, celle qui attache le plus haut prix à l'éducation citoyenne de chacun de ses enfants, celle qui construit un espace public laïc transcendant toutes les appartenances sin­gulières, non pour aliéner le droit à la différence, mais pour créer un monde commun à tous les différents, un monde où s'enracine le désir de vivre ensemble."
Cette république sociale doit éviter le double écueil de l'hypersociété et de la dissociété et s'inscrire dans une société de développement humain pour reprendre sa terminologie.
Cette république ne doit donc pas être monolithique et fermée.
" La républiquesocialiste ne peut pas mépriser les croyances, les cultures ou les traditions spécifiques, parce que la liberté des individus se construit et s'exprime aussi en elles, parce que l'individu en chair et en os ne s'émancipe pas en détruisant des liens sociaux, mais au contraire en les multipliant et en les diversifiant."
 
Mais certains diront "Tout ça c'est bien beau, c'est généreux, mais pour moi, ce qui compte, c'est le concret : me loger, me soigner,…"
Il n'y a pas d'opposition entre traitement des problèmes sociaux concrets et réflexion sur les fondements mais cohérence : la force d'une vraie gauche est de montrer que sa politique sociale et économique repose sur des fondements rationnels, scientifiquement valides, répond aux besoins humains fondamentaux, ce que les libéraux ne peuvent faire du fait que le fondement philosophique de leur action n'a pas d'assise scientifique valide. Leur soutien permanent au groupe prédateur trouve pour eux son fondement dans cette conception erronée : l'Homme est par nature et essentiellement un prédateur, un égoïste. Mais comme l'explique JG, les libéraux n'acceptent jamais les débats de fond car beaucoup savent parfaitement que leur action politique ne repose sur aucun socle en accord avec les sciences de l'Homme. Alors ils voilent leur indigence par le "pragmatisme", "la faillite des idéologies", la manipulation des émotions, etc
 
Il est assez incroyable de constater qu'un ouvrage d'une telle qualité, d'une telle envergure n'ait pas été l'objet d'une vaste publicité dans les médias et notamment dans la presse qui se dit de gauche alors que nombreux ouvrages bavards ou insignifiants sont placés en tête de gondole dans le supermarché médiatique. Mais c'est peut-être le reflet de l'indigence intellectuelle d'une certaine sphère politico-médiatique dont l'activité essentielle est la personnalisation de la vie politique, l'anectotisme, la narration factuelle ou narcissique et l'électoralisme. On pourrait être "plus optimiste" en disant que ce livre est trop dérangeant et que la chape de plomb du silence s'impose pour les principaux médias.
Mais peut-être aussi que Jacques Généreux est trop en avance sur son temps et que la valeur de son œuvre sera comprise, comme pour Van Gogh, qu'après sa mort ? Mais peut-être suis-je ici un peu trop pessimiste !!
Espérons que son travail permette aux multiples courants politiques à gauche du PS de "se remettre à niveau" (au niveau de leur temps) et trouver un fondement commun à la philosophie politique qui guide et donne du sens à leur action, au-delà des éternels discours sur "l'urgence sociale" et des plate-formes programmatiques que syndicats et associations sont capable d'élaborer, et surtout au-delà des tactiques et stratégies électorales alimentaires et claniques.
Hervé Debonrivage
 

 


Debonrivage | Le Dimanche 27/12/2009 à 16:00 | [^] | Répondre

25 - Hobbes a-t-il rêvé ?

Question à Debonrivage :

Quand Hobbes, dans "Léviathan", décrit la matrice type de l'organisation humaine en société, à savoir, l'organisation sous forme de "cercles égocentriques" en lutte les uns contre les autres, a-t-il inventé ou fait-il lui aussi oeuvre de philosophie basée sur un savoir anthropologique ?

(L'accord artificiel des hommes entre eux)...
"revient à dire : désigner un homme, ou une assemblée, pour assumer leur personnalité ; et que chacun se reconnaisse comme l'auteur de tout ce qu'aura fait ou fait faire, quant aux choses qui concernent la paix et la sécurité commune, celui qui a ainsi assumé leur personnalité, que chacun par conséquent soummette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée. Cela va plus loin que le consensus, ou concorde : il s'agit d'une unité réelle de tous en une seule et même personne (...)"....

Si les fondements anthropologiques du socialisme néomoderne sont si évidents, pourquoi est-ce qu'une société basée sur ces principes ne s'est-elle jamais imposée d'elle-même ?

 


Néophyte | Le Vendredi 08/01/2010 à 19:37 | [^] | Répondre

26 - Hobbes et l'émergence du libéralisme

 
Réponse de Debonrivage à contribution 25.
Cette intervention est tellement intéressante qu'elle demande une réponse développée.
 
1- Parlons de Hobbes qui n'est pas obsolète pour les libéraux dans sa conception de la nature humaine.
En prenant avec quelque espièglerie le contre-pied de l'idée de "cercles concentriques d'une communauté humaine" (L dissociété p.438 et suiv. ; Le socialisme néomoderne p.111 et suiv.) vous invoquez l'idée de "cercles égocentriques" où l'affrontement serait la règle selon Hobbes.
Bien que cette expression ne figure pas dans le Léviathan, il est vrai en effet que pour ce philosophe (1588-1679), à l'état de nature "l'homme à est un loup pour l'homme".
Dans cet état, il avance cette bonne idée que tous les hommes sont égaux mais, selon sa conception cette égalité conduit à l'état de guerre. Référons nous aux chapitres XIII et XIV du Léviathan.
"De cette égalité de capacité résulte une égalité d'espoir d'atteindre nos fins. Et c'est pourquoi si deux hommes désirent la même chose, dont ils ne peuvent cepen­dant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis; et, pour atteindre leur but (principa­lement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu'ils savourent), ils s'efforcent de se détruire ou de subjuguer l'un l'autre"
Cala engendre donc la défiance … " Et de cette défiance de l'un envers l'autre, [il résulte qu'] il n'existe aucun moyen pour un homme de se mettre en sécurité aussi raisonnable que d'anticiper, c'est-à-dire de se rendre maître, par la force ou la ruse de la personne du plus grand nombre possible d'hommes, jusqu'à ce qu'il ne voit plus une autre puissance assez importante pour le mettre en danger; et ce n'est là rien de plus que ce que sa conservation exige, et ce qu'on permet généralement."
 
Mais existe-t-il quelques moments de trêves, de plaisir d'être ensemble ?
…" De plus, les hommes n'ont aucun plaisir (mais au contraire, beaucoup de déplaisir) à être ensemble là où n'existe pas de pouvoir capable de les dominer tous par la peur"
 
Pour Hobbes, qui a une conception très mécaniste du comportement humain, les actes sont animés implacablement par le déterminisme de leurs passions :
" De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de querelle : premièrement, la rivalité; deuxièmement, la défiance; et troisièmement la fierté…..La première fait que les hommes attaquent pour le gain, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation.". Tout ceci coiffé par le volonté de puissance.
 
On remarque la logique déductive utilisée par Hobbes qui a étudié la logique mathématique et fréquenté Descartes, Mersenne, Gassendi…
Il poursuit ;" Par là, il est manifeste que pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la peur, ils sont dans cette condition qu'on appelle guerre, et cette *guerre est telle qu'elle est celle de tout homme contre homme."
Ainsi, selon cette conception, l'Homme est un prédateur par nature et qui met donc sa vie perpétuellement en danger.
 
Mais une telle situation permanente d'insécurité est difficilement supportable, et par instinct de conservation (appelé conatus), l'homme aspire à la paix. Et Hobbes a alors recours comme philosophe rationaliste a la puissance de la raison :
D'où, conséquemment les deux lois fondamentales de la nature exposées dans le chapitre XIV suivant du livre 1er du Léviathan ::
" Et par conséquent, c'est un précepte, une règle générale de la raison, que tout homme doit s'efforcer à la paix, aussi longtemps qu'il a l'espoir de l'obtenir, et, que, quand il ne parvient pas à l'obtenir, il peut rechercher et utiliser tous les secours et les avantages de la guerre. La première partie de cette règle contient la première et fondamentale loi de nature, qui est de rechercher la paix et de s'y conformer."
Et comment réaliser cette paix ? C'est la seconde Loi :
" De cette fondamentale loi de nature qui ordonne aux hommes de s'efforcer à la paix, dérive la seconde loi : qu'un homme consente, quand les autres consentent aussi, à se démettre de ce droit sur toutes choses, aussi longtemps qu'il le jugera nécessaire pour la paix et sa propre défense; et qu'il se contente d'autant de liberté à l'égard des autres hommes qu'il en accorderait aux hommes à son propre égard. Car aussi longtemps que chaque homme détient ce droit de faire tout ce qui lui plaît, tous les hommes sont dans l'état de guerre".
 
J'arrête ici les citations. Je résume la suite : les hommes doivent donc s'entendre, établir un contrat politique pour éviter la guerre permanente : accepter de se soumettre à un souverain tout puissant, de pouvoir absolu.
Hobbes est considéré par ce fait comme un théoricien de l'absolutisme.
Hobbes n'était pas athée (une partie du Léviathan est un traité de théologie) mais, protestant, critique du pouvoir ecclésiastique.
Bien que défendant ainsi l'absolutisme des rois européens de son époque, il fut l'objet de menaces en raison du caractère révolutionnaire (pour l'époque) de cette idée : le pouvoir politique naît du consentement du peuple.Hobbes fait partie des théoriciens du droit naturel, opposés à la théorie de droit divin. Hobbes considère que l'entrée en société est un choix volontaire et non le produit d'une providence divine.
Il s'oppose ainsi radicalement aux théoriciens du droit divin de son époque : Suarez (De legibus 1612) et Bossuet (
Politique tirée des propres paroles de l'Écriture Sainte 1670). Cette manière de placer l'origine du pouvoir royal dans l'espace civil et son non conformisme religieux expliquent pourquoi Le Léviathan fut brûlé à Oxford 4 ans après sa mort.
Pour Hobbes, les individus sont des particules élémentaires en mouvement, guidés par la force mécanique de leur volonté, de leurs passions, mais aussi par la recherche, parfois raisonnée, de leurs intérêts égoïstes.
Nous nous intéresserons pas ici à la critique de la conception du contrat développée par Hobbes car J.Généreux la développe dans son livre La Dissociété p.295 et suiv. (Ed. Points Essais Seuil).
La conception de Hobbes conduit à écraser la liberté par la sécurité.
Son "successeur" John Locke (1632-1704), considéré aussi comme l'un des fondateurs de la philosophie politique libérale contestera cet absolutisme et développera plutôt la notion de liberté et de propriété. Comme Hobbes, il partage l'idée qu'il faut un Etat régalien mais sa conception de l'état de nature est pour lui une période heureuse de "communisme primitif". Les hommes sont libres, égaux, raisonnables par nature et la propriété est un droit naturel. Il conçoit le pouvoir politique comme fondé sur la représentation et il est l'auteur de la séparation de pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, séparation qui sera complétée plus tard par Montesquieu (pouvoir judiciaire).
Ceci pour rappeler, sur cet exemple, que les sources philosophiques du libéralisme sont multiples. Ceci implique que pour un libéral, il est possible d'accepter une société sécuritaire, un pouvoir autoritaire et en même temps une certaine liberté (d'opinion, d'expression notamment). Mais cette conception d'un Etat fort n'a pas leur préférence, sauf quand les circonstances l'exigent !
En revanche sa conception de l'homme individualiste et prédateur constitue une ligne de force idéologique constante pour le libéralisme, qui traverse les siècles, et c'est la raison pour laquelle je vais m'attarder sur ce point.
 
Mais l'état de nature ainsi écrit, comme tous les autres décrits ultérieurement par les philosophes du 18ème siècle ne sont que des fictions métaphysiques ou des suppositions –types axiomes (donc indémontrables) – qui seraient validées par leurs conséquences observables. Or, pour Hobbes, il semble bien qu'il s'agit de cela : il est conscient de la fragilité de sa conception :
" Peut-être peut-on penser qu'il n'y a jamais eu une telle période, un état de guerre tel que celui-ci; et je crois aussi que, de manière générale, il n'en a jamais été ainsi dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d'endroits où les hommes vivent aujourd'hui ainsi…."
C'est à dire que, même Hobbes n'est pas totalement convaincu que la conception de la nature humaine qu'il énonce soit une donnée anthropologique fondamentale. La démarche de Hobbes est en réalité inducto-déductive. C'est à dire : il observe le monde, se réfère à des faits observables fréquents de son époque, en déduit des principes sur la nature humaine, puis, ensuite, essaie de déduire de ces principes supposés vrais, les faits historiques observés.
 
2 –L'histoire tourmentée de l'époque de Hobbes et la naissance du capitalisme.
C'est la raison pour laquelle, il est absolument nécessaire d'analyser le contexte historique de la période où vit Hobbes, Locke ou d'autres pour comprendre leur philosophie.
Si l'on adopte cette démarche, on comprend non seulement la vision de Hobbes mais les fondements historiques de la philosophie libérale, notamment les fondements de sa conception "prédatriste" de l'Homme.
Peut-on trouver dans le texte de Hobbes (toujours chapitres XIII et XIV) quelque chose qui confirme mon propos ?
Oui, voici ce que dit cet auteur :
"Mais, bien qu'il n'y ait jamais eu un temps où les particuliers fussent en un état de guerre de chacun contre chacun, cependant, à tout moment, les rois et les personnes qui possèdent l'autorité souveraine, à cause de leur indépendance, se jalousent de façon permanente, et sont dans l'état et la position des gladiateurs, ayant leurs armes pointées, les yeux de chacun fixés sur l'autre, c'est-à-dire avec leurs forts, leurs garnisons, leurs canons aux frontières de leurs royaumes et leurs espions à demeure chez les voisins, ce qui est [là] une attitude de guerre. Mais, parce que, par là, ils protègent l'activité laborieuse de leurs sujets, il n'en découle pas cette misère qui accompagne la liberté des particuliers."
 
Si l'on se penche sur l'histoire de l'Angleterre et de l'Europe de l'époque contemporaine de Hobbes (mi-16ème siècle-1er quart du -17ème sicle) qui correspond aux débuts du capitalisme marchand et du capitalisme commercial, ce qui rend cette période particulièrement intéressante, tous les propos de Hobbes s'éclairent à la lumière de la cascade des événements sanglants de cette période. Sans vouloir être exhaustif, en voici quelques uns.
Espagne : Les voyages des grands navigateurs ouvrirent la porte aux conquistadors (règnes des Hadsbourg : Charles Quint, Philippe 1er Philippe 3).
Qui étaient ces conquistadors ?
" De nombreux conquistadores étaient des hobereaux (nobles peu fortunés) hidalgos, dont beaucoup venaient d'Estrémadure « extrême et dure », authentiques, durs à cuire, individualistes, mercenaires dans l'âme, amants des défis qui voulaient s'enrichir dans les « Indes » car ils ne pouvaient pas le faire en Europe" (wikipédia).
Ceux-ci permirent au royaume d'Espagne de s'enrichir par le pillage d'or et d'argent des pays indigènes d'Amérique du sud
" On connaît l'épouvantable barbarie des conquistadoresespagnoles aux Amériques. En l'espace de cinquante ans, ils exterminèrent 15 mil­lions d'Indiens s'il faut en croire Bartholomeo de Las Casas, et 12 millions selon des critiques plus « conserva­teurs ». Des régions à population dense comme Haïti, Cuba, le Nicaragua, la côte du Venezuela furent entiè­rement dépeuplées . L'accumulation primitive du capital commercial portugais aux Indes fut caractérisée par des manifestations « civilisatrices » du même aloi…" (Traité d'économie marxiste tome E.Mandel p132).
La puissance de l'Espagne était redoutée et explique l'instauration de monarchies absolues en Angleterre et en France, prétextant du péril extérieur (c.f. Du Pouvoir de Bertrand De Jouvenel p.242).
En même temps, compte tenu de la dispersion du pouvoir royal espagnol à la fin du 16ème siècle (non absolutiste) et du coût exorbitant des armées dispersées dans de multiples territoires, l'Espagne s'enfonce dans des conflits internes et des difficultés financières : manque de force de cohésion du pouvoir central. (banqueroute en 1627). Nous nous attarderons pas sur la guerre de 30 ans qui est une suite de conflits armés qui ont déchiré l’Europe de 1618 à 1648 qui impliqua, entre autres, les Pays Bas espagnols.
En France, les guerres de religion commencent en 1562et se poursuivent entrecoupées de périodes de paix jusqu'en 1598, avec la mise en place de l'Édit de Nantes Ces troubles coïncident avec un affaiblissement de l’autorité royale. Les rois François Ier et Henri II n'ont permis aucune contestation de leur pouvoir. Lorsque Henri II meurt accidentellement en 1559, ses successeurs François II et Charles IX sont trop jeunes pour pouvoir imposer leur autorité. Ils ne peuvent pas empêcher les Français de s'entredéchirer. Entre les deux camps belligérants, la reine mère Catherine de Médicis hésite entre tolérance religieuse et répression, ce qui ne fait qu'accentuer les tensions. Les monarchies qui vont suivre seront absolutistes.
 
La vie en Angleterre n'est pas non plus un long fleuve tranquille.
Le règne de Elisabeth 1er (1558-1603) fut caractérisé par une période d'expansion économique, artistique et par la suprématie de l'Angleterre sur les mers.
Elisabeth, désavouée par Pie V, fonde une église anglicane d'etat : de nombreuses tensions avec les catholiques accompagnés de violences meurtrières. Par ailleurs, Elisabeth suspectant de complot la reine d'Ecosse Marie Stuart, la fait décapiter en 1587.
Le roi d'Espagne, allié de l'Ecosse et de l'Irlande envoie son "invincible armada" de 130 navires pourvus de 29300 marins et soldats en Angleterre : celle-ci est mis en déroute par la flotte anglaise qui réussit alors à détruire environ la moitié de l'armada.
: c'est l'année de naissance de Tomas Hobbes.
La reine d'Angleterre utilisa la technicité des pirates dans l'art du pillage pour s'emparer des butins des pillards espagnols et s'attaquer aussi aux colonies espagnoles. La figure emblématique de l'époque est Francis Drake, corsaire expert dans la prédation qui fut nommé vis-amiral et chevalier par Elisabeth 1er. On comprend ainsi mieux ma dernière citation de Hobbes.
Autre figure emblématique du même règne :le commerçant et financier Gresham qui, en 1565, fit une proposition au conseil municipal de Londres de construire sur ses propres deniers d'une Bourse - qui devint la Bourse royale, sur le modèle de celle d'Anvers. Ce financier, aussi honnête qu'Arsène Lupin, aida à nombreuses reprises la couronne d'Angleterre à résoudre ses problèmes financiers : il devint l'homme le plus riche du royaume. Le lecteur intéressé trouvera dans Wikipédia, par exemple,
une histoire de ces deux figures qui montrent combien la prédation est payante.
 
La fin du 16ème siècle et le début du 17ème sont marqués par l'expansion coloniale anglaise.
En 1584 Walter Raleigh établit la première colonie sur le sol de l’Amérique du Nord. Cette colonie, appelée Virginia, est établie dans les Outer Banks, sur le territoire actuel de la Caroline du Nord.
La Compagnie des Indes (à charte) fut fondée en 1600 par des hommes d'affaires. La reine lui octroya le monopole du commerce avec les pays de l'océan Indien. Cette compagnie établit ultérieurement des comptoirs, dont les principaux furent Madras (1639), Bombay (1668) et Calcutta (1690).
La compagnie hollandaise des Indes Orientales fut fondée en 1602 et fut la 1ère société par actions.
 
 Le successeur de Elisabeth, Jacques 1er (1603-1625) fonde la compagnie de Virginie afin de coloniser les territoires réclamés de la colonie de Virginie, entre le 34e et le 45e degré de latitude nord
L'implantation des colons s'accompagnera de bains de sang. Examinons le premier, en Virginie
" Le plus ancien établissement fixe des Anglais ayant perduré jusqu’à nos jours est la ville de Jamestown, en juin 1607, fondée par les envoyés de la compagnie, sur les terres d'un chef Potomac Powathan : elle compte une centaine d’habitants. L’agriculture et les conditions de vie sont mauvaises pour les colons car les terres sont insalubres. Pour ne pas mourir de faim, ils se réfugient dans le village de Potomac Powathan, nouant d'abord des relations avec les indiens (Histoire des Pocahontas). Au cours de l’été 1608, le conseil de la colonie réclame leur retour, le chef Powathan refuse. Le 30 août 1608, le capitaine John Smith envoie ses troupes « libérer les nôtres, esclaves du sauvage ». Il attaque un village amérindien, tue 23 hommes, et repart avec les réserves et une vingtaine de femmes et d’enfants qui servent d’otages et d’esclaves. Les enfants sont ensuite noyés et les femmes égorgées. Cette colonie développe rapidement la plantation du tabac….Le premier débarquement d'esclaves noirs s'effectuera en 1619 sur le site de Jamestown par des bateaux néerlandais." (wikipédia).
Jacques 1er, se veut monarque absolu de droit divin, d'assise anglicane. Il persécute puritains et catholiques dont certains émigreront vers le Nouveau Monde.
Il provoque une opposition de plus en plus marquée de la bourgeoisie et de la chambre des commune (chambre qui existe, rappelons le depuis le Moyen age en Angleterre) qui apprécient peu son despotisme. Il dissout plusieurs fois le parlement réélu.
 
En 1625, Charles 1er lui succède, encore plus absolutiste et toujours de droit divin.
il tente contre l'Espagne et la France des expéditions qui sont un échec: il échoue dans l'expédition sur Cadix, puis au siège de La Rochelle en 1627-1628 Cet échec joue un rôle important dans la dégradation de l’image du souverain dans l'opinion anglaise. Le Parlement aurait préféré une attaque navale sur les colonies espagnoles du Nouveau Monde, espérant que la capture de la flotte espagnole aurait fourni un butin pour financer la guerre. (on remarque ici la remarquable finesse de l'esprit de prédation des parlementaires).
Il prélève taxes et impôts en passant outre l'avis du parlement. L'augmentation de la pression fiscale provoque des révoltes dont celle des calvinistes écossais en 1639. Nombreux puritains s'exilent. De 1629 à 1640, le parlement assimile le roi à un tyran.
Après plusieurs arrestations et exécution d'opposants, la guerre civile éclate et la révolution se poursuit de 1642 à 1649 dont nous ne détaillons pas ici les 3 phases. Charles 1er est décapité en 1649. Cette alliance de la bourgeoisie et de la plèbe contre le pouvoir royal est une sorte de préfiguration de ce qui se passera en France 140 ans plus tard.
Cromwel proclame la république (ou Commonwealth) en 1649 mais il s'avère être lui aussi un despote avec des visées expansionnistes. Il renforce la flotte (154 navires) et crée ainsi la Royal Navy. Cromwell espère ainsi prolonger la guerre des Hollandais contre l'Espagne qui s'est achevée en 1648.
De 1652 à 1654 , l'Angleterre entre en guerre contre les provinces unies des Pays Bas pour détruire son hégémonie sur la mer du Nord..
En 1655, l'amiral William Pennéchoue dans sa tentative de prise de contrôle de la colonie espagnole d'Hispaniola mais parvient à s'emparer de la Jamaïque, dont il fait une importante base pour les corsaires de toute nationalité et l'attaque des navires espagnols. (pas franchement touristique, donc)
Cromwell meurt en 1658 et la royauté sera vite restaurée : Charles II avec l'aide armée de George Monck prend le pouvoir en 1661.
Un deuxième conflit avec la Hollande a lieu (1665-1667). Celui-ci commence bien pour l'Angleterre, par la capture de la Nouvelle-Amsterdam (plus tard rebaptisée New York en l'honneur du frère Jacques, duc d'York futur Jacques II d'Angleterre), mais en 1667, les Néerlandais lancent une attaque surprise en remontant la Tamise. Presque toute la flotte britannique alors à quai est coulée à l'exception du navire amiral, Charles royal, ramené en trophée aux Pays-Bas[3]. La deuxième guerre hollandaise prend fin avec la signature du traité de Breda.
En 1668, l'Angleterre s'allie avec la Suède et son ancien ennemi la Hollande, afin de s'opposer à Louis XIV dans la guerre de Dévolution. Louis XIV, forcé de faire la paix avec la triple alliance, continue à maintenir ses intentions agressives. En 1670, Charles, cherchant à résoudre ses ennuis financiers, accepte le Traité de Douvres selon lequel Louis XIV doit lui verser £200 000 tous les ans.
Charles II meurt en 1685 et est remplacé par son frère Jacques II. Avant même de monter sur le trône, Jacques II devient la grande figure du lobby esclavagiste du XVIIe siècle aux Antilles, en créant en 1672 la Compagnie royale d'Afrique, qui approvisionne en esclaves la Barbade et la colonie de Caroline, fondée par son frère Charles II en 1664 avec des Irlandais de la Barbade. Leurs esclaves vont aussi en Virginie, rachetée par son père Charles Ier en 1624 pour en faire une compagnie royale et au Maryland.
 
Jacques II (dit aussi Jacques Stuart) favorise les Églises dissidentes et les catholiques (Déclaration d'indulgence) et se rapproche de la papauté et de Louis XIV. Ceci barre la route à sa fille Mary et Guillaume III d'Orange, son époux, pour accéder ultérieurement au trône..
Ces derniers, en s'appuyant sur des notables et le parlement obtiennent le départ de Jacques II en 1688 qui se réfugie en France.
Cette révolution pacifique aboutit à l'instauration d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire à la place du gouvernement autocratique des Stuarts, en 1689, événement de grande portée, qui sera notamment célébré par …John Locke.
 
Pillages, guerres, razzias, esclavagisme, exterminations, conditionnent ainsi la formation et l'extension d'un capitalisme marchand et commercial dans un 1er temps assujetti au pouvoir royal mais qui va de plus en plus s'autonomiser, le pouvoir des rois et des nobles étant de plus en plus dépendants des ressources financières que lui apporte la bourgeoisie. Celle-ci favorisera le parlementarisme dont Locke fut un théoricien.
Mais un autre facteur de l'accumulation croissante du Capital est l'appropriation des terres communes par des lords et certains bourgeois.
Le long processus des enclosures et l'imposition des droits de propriété sur les champs vont créer une distinction nette entre le propriétaire et le salarié (les anciens petits exploitants devenant les salariés des landlords). Ceci conduira en 1727, à l'Enclosure Act qui permet aux lords britanniques de s'approprier et de clôturer les champs.
En pleine transition démographique; cette appropriation est le fait d'un intérêt nouveau pour le monde agraire de la part des élites britanniques, qui souhaitent développer une agriculture à haut rendement, et donc lucrative, sur le modèle de la Hollande et des Flandres. Cette appropriation entraînera immédiatement une activité et des investissements importants, du fait même de l'installation des clôtures. Sur le modèle des îles britanniques, la propriété privée des terres s'étend à travers l'Europe et les Amériques, non sans rencontrer des oppositions. (Wikipédia) Pour avoir une idée concrète de cette pratique dans les premières colonies de l'Amérique du nord, , on peut se référer à l'excellent film de King Vidor : l'homme qui n'avait pas d'étoile, avec Kirk Douglas (1955)
Il s'agit ici d'une appropriation privée de biens collectifs : on appelle cela aujourd'hui : privatisation.
Tel est, rapidement brossé le contexte historique (surtout en Angleterre) extrêmement agité dans lequel s'élaborent la philosophie politique de Hobbes et aussi de Locke. Rappelons aussi que Hobbes s'était exile d'Angleterre en raison de la guerre civile qui frappait son pays.
Constatant que la cohésion et la puissance du royaume d'Espagne s'affaiblissent faute d'un pouvoir fort et absolu, que, pour la même raison, des guerres de religion vont se développer, Hobbes justifie, rationalise, théorise sur l'absolutisme, nécessaire à la paix. En même temps, il constate que ceci ne suffit pas car une monarchie absolue de droit divin est aussi génératrice de guerres, de répressions incessantes : il développe alors la notion de pouvoir à partir de la société civile : l'Etat, incarné par le roi, doit s'affranchir de sa nature religieuse et devenir rationnel. Poursuivant ainsi la réflexion de Machiavel, on le considère pour cette raison comme l'un des fondateurs des "sciences politiques".
Une telle période, aussi riche en violence, où l'avidité, la prédation conduisent à la réussite sociale et aux victoires ne peut que donner à Hobbes qu'une vision sombre de la Nature humaine dont il veut déduire ce qu'il observe.
 
3 – Des faits observés à la nature profonde des choses et des phénomènes.
Mais l'histoire des sciences nous apprend qu'entre ce que l'on peut observer d'une chose, d'un phénomène et sa nature profonde, il il y a un abîme. Pour accéder à la nature profonde des phénomènes du monde, il faut disposer d'instruments et de concepts scientifiques. Ainsi, si chacun peut observer que le soleil tourne autour de la Terre, on sait depuis Copernic que c'est l'inverse : lunette astronomique et calculs de la mécanique céleste sont nécessaires pour le savoir. De même, sans microscope ou mécanique quantique, il est impossible de savoir que tout être vivant est constitué de cellules et que toute matière est constituée d'atomes.
De même, le caractère fréquent du comportement égoïste, violent, cupide ,etc ne permet de conclure que l'être humain est par nature égoïste, violent etc, d'autant qu'il existe des êtres humains qui ne le sont pas.
Pour appréhender la nature profonde et multidimensionnelle de l'être humain, il faut disposer d'outils scientifiques multidisciplinaires : neurobiologie, psychologie du développement, psychologie sociale, sociologie, anthropologie, ethnologie, etc, autant d'outils que ne possèdent ni Hobbes, ni les philosophes de son époque, ni les philosophes du 18ème et des 2 premiers tiers du 19ème siècle. Mais ceci ne suffit pas : il faut disposer de méthodes d'analyse en histoire et en économie qui soient fiables
Or, le grand intérêt des ouvrages de J.Généreux est d'utiliser ces outils modernes pour redéfinir scientifiquement la nature humaine : et en effet, même si certaines "constantes anthropologiques" qu'il invoque peuvent paraître de "bon sens" (par exemple la nature coopérante de l'homo sapiens), en réalité, elles n'ont rien d'évidente, et ce, pour deux raisons :
-              comme résultat d'une démarche scientifique
-              parce que, vivant dans des dissociétés ou des hypersociétés, le comportement des hommes peut être contraire à leur nature sociale profonde. Comment cela est possible ? JG répond, en bonne partie à cette question dans le chapitre 10 de la dissociété : l'Homme dissocié et la servitude volontaire.
Je complète brièvement son analyse par le point suivant.
4- La reproduction idéologie de la notion de l'Homme égoïste et prédateur par nature.
Comment cette idéologie de l'homme égoïste et prédateur reste répandue et dominante ? Parce que depuis
quatre siècles nous vivons dans un système capitaliste, qui a certes évolué du point de vue technique, qui s'est muni d'appareils politiques (régimes) variés mais qui reste toujours composée fondamentalement de 2 classes sociales : les dominants et les dominés. Ces 2 grands groupes peuvent être composés de sous-groupes ayant des fonctions différentes ou défendant des intérêts différents, mais le schéma de base reste le même. On peut utiliser d'autres catégorisations qui brouille cette réalité simple : stratifications sociales, notion de "multitude" (T.Négri), on peut invoquer la diffusion de la propriété et des responsabilités sur une myriade d'actionnaires, etc, mais, à moins d'être sourd et aveugle, chacun sait qu'une poignée de capitalistes (quelques milliers) possèdent la majorité du patrimoine d'un pays et contrôlent toute l'économie, et par leurs amis politiques contrôlent la quasi totalité du champ politique. D'un point de vue économique les dominés se partagent à notre époque en 3 groupes : salariés du privé, salariés du public, travailleurs indépendants.
Or, le groupe dominant conçoit l'homme à son image de prédateur victorieux, la prédation étant en outre conçue comme moyen de construction (les USA se sont bâtis sur un génocide, pour ne citer qu'un seul exemple massif). Le groupe dominant fait partager, par toutes sortes de moyens, son système de représentation du monde aux dominés, et ce, de génération en génération, avec les ajustements nécessaires. Les gens dit de culture, dont les philosophes, n'échappent pas complètement au système de valeurs du groupe dominant prédateur. Parfois même, ils le légitiment par des "théories" qui se veulent rationnelles. Dans la Dissociétés, JG montre combien la quasi-totalité des théories libérales n'ont aucune assise scientifique.
Dans un système de domination, notamment sur le lieu de travail où les salariés sont sous pression, à tous les échelons, culpabilisés en permanence, et qui plus est, dans un système où des besoins fondamentaux comme se nourrir, se loger restent problématiques, quelque soit le niveau technique atteint, il ne faut pas être étonné que nombreuses personnes restent ou deviennent agressives et violentes et qu'ainsi, l'image véhiculée par le groupe dominant de l'homme égoïste et violent, trouve un terrain favorable. Voilà donc pourquoi, cette image de l'homme égoïste et prédateur, reste actuelle, et bien présente dans de nombreux films notamment.
Il est alors plus facile au groupe dominant de s'attaquer aux liens de solidarité sociale (dont les services publics).
Cette image de l'Homme, par nature égoïste est prédateur est l'un des plus puissants moyens idéologiques d'assujettissement inventé par le libéralisme : c'est la raison de la longueur de mon développement.
 
C'est la raison pour laquelle, les conceptions défendues par JG n'ont pu s'imposer jusqu'à maintenant. Le défi de JG est donc celui-ci, imaginer et construire une société qui ne soit ni une hypersociété, ni une dissociété qui reproduisent ces dominations, mais qui soit une société de développement humain et il n'a jamais prétendu que cela était évident.
 
Pour être plus complet, on pourrait étudier des périodes antérieurs au capitalisme ou le cas des sociétés étatiques-socialistes (appelées improprement communistes), en étudiant pour chaque type de société, la nature des classes sociales, les formes de domination et ce, en relation avec le type de formation économique. Ce travail a été fait par Robert Fossaert mais son travail de titan en 6 volumes (La société Ed. Seuil) n'a jamais été ré-édité. Néanmoins ils sont mis gratuitement à disposition en ligne par l'université du Québec. Pour avoir un inventaire de ces modes de domination (14 modes de domination pour 18 types de formations économiques), on se reporte à la p.43 du tome 5 format pdf.
Pour accéder aux 6 tomes :
Mais là, on passe de l'histoire événementiel à la sociologie historique, ce qui permet de comprendre, en utilisant des outils homogènes puissants, ce qui créer les événements et d'en comprendre le sens profond.
 
Hervé Debonrivage
 

 


Hervé Debonrivage | Le Mardi 12/01/2010 à 03:19 | [^] | Répondre

27 - Re: Hobbes et l'émergence du libéralisme

Merci pour votre longue réponse argumentée.
Une phrase a retenu mon attention : "Le groupe dominant conçoit l'homme à son image".
Cela ne laisse-t-il pas entendre que les rapports humains sont tout simplement "autoréalisateurs", et qu'à ce titre, toutes les configurations psychologiques et par conséquent, politiques, sont possibles ?
C'est pourquoi l'ambition de "redéfinir scientifiquement la nature humaine" consiste, selon moi, essentiellement à dégager 2 constantes :

- la nature mimétique du rapport social : au sens où l' "égo" a toujours tendance à oublier ce qu'il doit, dans sa genèse, à Autrui.

- la nature autoréalisatrice de ce mécanisme par lequel il ne cesse de se dégrader sur le plan de ses conséquences psychologiques et sociales : oubli des "besoins humains fondamentaux" au profit de la multiplication des "désirs moyens" ...puis oubli des désirs moyens au profit des "désirs fins" ...puis objectif de capture des "désirs fins" par les "cercles égocentriques d'intérêts" etc...

Il y aurait ici toute une généalogie de la réalité sociale à décrire avec un vocabulaire simple (attention aux publications de type "public d'étudiants de sciences Po" qui laissent passer 90% de leur auditoire potentiel !).
Dans le même ordre d'idée, voici quelques-uns des mots clés qui pourraient être ceux du "socialisme néomoderne" : prophétie autoréalisatrice, effet "pygmalion-démocratique", "pari mimétique", "motivation extracentrique", "effets multiplicateurs du don", ArgTemps (temps que l'on donne pour autrui et valorisé socialement) etc...

 


Néophyte | Le Mercredi 13/01/2010 à 23:47 | [^] | Répondre

28 - La rivalité mimétique : Abel n'est pas Caïen

 
La conception de la rivalité mimétique chez René Girard : sa portée et ses limites.
Par Hervé Debonrivage
 
Repartons de la phrase de Hobbes citée plus haut
"De cette égalité de capacité résulte une égalité d'espoir d'atteindre nos fins. Et c'est pourquoi si deux hommes désirent la même chose, dont ils ne peuvent cepen­dant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis; et, pour atteindre leur but (principa­lement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu'ils savourent), ils s'efforcent de se détruire ou de subjuguer l'un l'autre"
René Girard (RG) va perfectionner cette manière de voir en introduisant ce qui est pour lui un principe fondateur quasi universel : la rivalité mimétique.
Le triangle mimétique de RG est constitué des trois sommets suivants : le sujet S (ou le Moi) qui désire, l'objet O du désir, l'Autre A.
Vu au 1er degré, dans la conception Hobbésienne, O est est un objet matériel (chose, animal, humain, argent,..), l'Autre est un autre individu a (j'utilise volontairement ici la notation lacanienne).
S et a désirent le même objet O et entrent en conflit.
Vu au second degré, dans la conception Girardienne, la situation est plus complexe : O devient une représentation sociale de l'objet O (en quelque sorte fétichisé) qui confère à son propriétaire un statut, un privilège ou un prestige social.
Si l'autre a possède l'objet O, ou le désire aussi en ayant la capacité de se l'approprier, il est investi de ce privilège ou prestige et devient l'Autre A.
Alors S, par mimétisme, désire O car A le possède ou le désire aussi. L'Autre devient un modèle pour S qui peut éprouver pour lui fascination, admiration…D'autre part, le désir de S ne s'exerce plus directement sur O, il est médiatisé par l'Autre que Girard nomme de ce fait médiateur. Le désir de S est le désir de l'Aure et on retrouve ici une formule célèbre de Lacan : le désir de l'Homme est le désir de l'Autre, ou plutôt le désir induit par l'Autre.
Ainsi, l'objet ne possède de valeur que parce qu'il est désiré par un autre.
 
Il est alors nécessaire ici de distinguer besoin et désir.
Nous ne appuierons pas sur la définition freudienne car RG récuse les thèses freudiennes.
Le désir est la recherche de la réduction d'une tension issue d'un sentiment de manque et en ce sens on ne désire que ce dont on manque. Quand on a trouvé des objets ou des buts considéré comme une source de satisfaction, on va tendre vers eux. Le désir est tantôt considéré positivement puisque l'on considère l'objet désiré comme source de plaisir ou de contentement, voire de bonheur, tantôt considéré négativement comme une source de souffrance, une forme d'insatisfaction. D'où l'ambivalence du désir.
D'un point de vue psychologique, le désir est une tendance devenue consciente d'elle-même, qui s'accompagne de la représentation du but à atteindre (qui peut être l'appropriation d'un objet) et souvent d'une volonté de mettre en œuvre des moyens d'atteindre ce but.
Le désir est à distinguer du besoin, qui renvoie au manque et à ce qui est utile pour le combler, et de la nécessité qui peut être impersonnelle ou logique.
Illustrons cela : Besoins : S veut acheter tel vêtement pour ne pas avoir froid l'hiver et qu'importe la marque, la coupe pourvu que la taille lui convienne.
S veut acheter une caisse métallique pourvue de 4 roues et d'un moteur pouvant le transporter d'un point A à un point B sans panne : la voiture ne trouve ici sont sens que dans son utilité.
Désirs : S désire un vêtement de telle marque, à la mode, lui conférant une apparence de manager dynamique ; S désire acheter la même voiture que son patron, ou de telle ou telle marque pour "impressionner la galerie".
On constate sur ces exemples que la notion d'Autre peut dépasseer la simple référence à un individu mais peut désigner une instance de l'ordre symbolique (le nom du père chez Lacan), ou, sur un autre plan, de l'ordre social (communauté, corporation,…). Si l'on considère A comme individu, il est alors élément représentatif de cette instance de l'ordre considéré.
Le désir mimétique est alors, par exemple, le désir d'être conforme relativement à un groupe d'appartenance.
 
Mais observons aussi que les besoins fondamentaux définis par Maslow en 1943, rendus  célèbres par leur figuration pyramidale, recouvrent à la fois la notion de besoin et celle de désir. Les 2 premiers étages de la pyramide (besoins physiologiques, besoin de sécurité ( j'ai constaté que les psychiatres ajoutent sécurité intérieure) sont en effet des besoins, mais les étages suivants peuvent être aussi classés comme désirs ( appartenance, estime de soi et reconnaissance sociale, réussite).
On voit donc que cette distinction n'a pas de caractère universel ou normatif.
 
Il se présentent alors 2 types de situations  concernant le rapport Sujet-Modèle.:
-         l'imitation du modèle par le sujet ne modifie pas ce modèle : RG prend l'exemple de
 Don Quichotte qui désire devenir un chevalier parfait en imitant son maître chevaler. Ce dernier ne modifie pas son comportement pour autant.
Dans des apprentissages passant par l'imitation, le maître-modèle ne ùodifie pas son comportement en raison de l'imitation de l'élève.
Dans ce cas, se conserve une certaine distance entre sujet et modèle : RG parle alors de médiation externe.
-         l'imitation du modèle par le sujet influe sur le comportement du modèle qui devient alors rétroactif : RG parle alors de médiation interne ou de désir mimétique.
Le modèle accroît son prestige en suscitant, en confortant le désir des autres pour le même objet : l'objet n'a de valeur sociale que s'il est convoité. Le modèle se fabrique ainsi des rivaux et le sujet S devient un rival pour A. Mais par imitation, S fait du modèle A, par réciprocité, un rival : on parle alors de rivalité mimétique.
           On remarque ici le caractère circulaire du processus qui construit une rivalité
            croissante.
           Le modèle peut interdire au sujet l'appropriation de l'objet O, rendre impossible la
            réalisation de son désir : on parle alors de modèle-obstacle.
            Dans une optique lacanienne, A devient le non du père.
 Ainsi, A dit "imite-moi mais ne sois pas comme moi". Le modèle veut maintenir une différentiation alors que, contradictoirement nous sommes dans un processus d'imitation, de mimétisme. C'est cette interdiction ou obstacle qui explique ainsi, pour RG, les traits distinctifs des cultures, le besoin de se distinguer et de se fixer une identité propre.
D'autre part, ce caractère contradictoire est à la source de l'ambiguïté ou embivalence des sentiments du sujet pour le modèle : adoration (désir d'être le modèle) et haine (en raison de l'interdit). 
Peut apparaître ainsi un conflit, une violence mimétique d'appropriation qui se rapporte plus à l’objet qu’est le besoin qu'à à sa représentation qu’est le désir, l'objet n'étant pas partageable contrairement à sa représentation qui l'est.
 
Selon RG, cette violence mimétique conduit à la désignation de boucs émissaires qu'il convient alors d'éliminer. Puis, pour briser le cercle infini des vengeances et représailles, et ensuite réguler la violence humaine de toute société, la communauté commémore cet événement dans le rite du sacrifice. La violence, d'abord maléfique, se transforme en violence bénéfique, puisque alors la violence sacrificielle protège la communauté de sa propre violence et qu'elle est à l'origine du rite, lui-même à l'origine de la pensée religieuse, du sacré et de l'ordre culturel.
Ainsi, contrairement à Hobbes et Locke qui jugulent la violence par un pacte civil conduisant à l'établissement d'un Etat, pour RG, cette violence est jugulée par le rite sacrificiel et fait émerger le sacré et la religion.
Tel sont, brièvement résumées, les thèses de RG.
 
L'une des raisons probables du succès de cette théorie mimétique, c'est qu'elle peut être appliquée à différents niveaux de complexité de la réalité en utilisant la terminologie de la théorie des contextes d'Anthony Widden ou des Méthodes d'Edgard Morin. Nous ne détaillons pas ce point.
Indiquons néanmoins que les phénomènes de mode, de conformité à un groupe d'appartenance (parti, communauté,…), d'identification d'une foule à un leader charismatique, d'assimilation de codes culturels du groupe dominant par les colonisés ou les dominés, les phénomènes moutonniers dans la finance ou ailleurs, l'identification de la victime à son bourreau, etc constituent des illustration de cette mimétique.
Cela a justifié la création de l'association Recherches Mimétiques : http://www.arm.asso.fr/mimetique
 
Cette conception du désir mimétique peut ainsi susciter l'admiration :
Voici par exemple quelques propos de Michel Serres sur ce sujet qui s'adresse à RG  à l'Institut ::
"… Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre méditation, en illuminant notre expérience, part du mime et du désir qui en découle. Tel aime la maîtresse de son ami ou l’ami de sa maîtresse ; tel autre jalouse la place de son proche voisin ; quel enfant ne s’écrie « moi aussi »  dès que frère ou soeur reçoivent un cadeau, et quel adulte peut se défendre d’un même réflexe ? L’état d’égaux crée une rivalité qui, en retour, nous transforme en jumeaux, réattisant à la fois la haine et l’attirance. Le paysage entier des sentiments violents, des émotions de base, divers et coloré en apparence, jaillit de cette gémellité uniforme et pourtant productive. Nous désirons le même, le désir nous fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit, monotone, sur la double carte de Tendre et de Haineux, que vous dessinez avec le pinceau du mime….. Vous avez mis la main sur l’un des grands secrets de la culture humaine, spécialement de celle que nous connaissons aujourd’hui, dont les codes envahissent le monde exponentiellement plus vite que ceux de la vie – trois milliards huit cent millions d’années pour l’une, quelques millénaires à peine pour l’autre – parce que ses grandes révolutions – tailles de la pierre au paléolithique, écriture dans l’Antiquité, imprimerie à la Renaissance, industrie de chaînes et de séries depuis quelques siècles, nouvelles technologies, plus récemment - inventèrent toutes, sans exception, des réplicateurs, codes ou opérations de codage dont la surabondance envahissante caractérise notre société de communication et de publicité. Ces replicateurs, dont la similitude excite et reproduit le mimétisme de nos désirs, semblent imiter, à leur tour, le processus de reproduction de l’ADN vivant…"
 
Michel Serres fait aussi remarquer que :" Mieux encore, ce mimétisme jaillit du corps, du système nerveux comprenant ces neurones miroirs, découverts récemment par des cognitivistes italiens et dont nous savons aujourd’hui qu’ils s’excitent aussi bien lorsque nous faisons un geste qu’au moment où nous voyons un autre le faire, comme si la représentation équivalait à l’acte. Ainsi le mime devient-il l’un des formats universels de nos conduites. Nous imitons, nous reproduisons, nous répétons. La réplication propage et diffuse le désir individuel et les cultures collectives comme les gènes de l’ADN reproduisent et disséminent la vie : étrange dynamisme de l’identique dont l’automatisme redondant, repliqué indéfiniment, va se répétant." (source : académie française : http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reponses/serres_2005.html )
 
Ajoutons tout de même que ces neurones mroirs seraient impliqués dans l'empathie et que l'imitation ne serait se réduire à un mimétisme de rivalité : bien au contraire. : ils ne constituent donc pas une illustration convaincante de la rivalité mimétique mais seulement du phénomène de mimétisme. Cependant, si par exemple, ressentir la souffrance physique d'autrui passe par les neurones miroirs, ce ressenti passe aussi par l'évaluation d'une douleur morale qui nécessite une construction cognitive mettant en jeu d'autres neurones (Source : Revue Pour la Science 31/03/2009).
D'autre part, curieusement, un trou sémantique apparaît dans le phénomène d'imitation ou de mimétisme : c'est l'allocentrisme, non pas pris au sens de sa définition en psychiatrie, mais en psycho-sociologie : la capacité de se mettre à la place de l'autre, pendant un certain temps, pour comprendre son raisonnement (allocentrisme cognitif) ou ressentir ses émotions et ses sentiments (allocentrisme affectif), ce qui ne signifie pas pour autant acceptation définitive et partage de son système de représentation : le contraire de l'égocentrisme, tout simplement.
Cet aspect qui semble ici ignoré est à la base de la sociabilité et de la coopération.
La modélisation des comportements humains en intelligence artificielle distribuée, via les systèmes multi-agents, permet de construire des entités logicielles en interaction et coopérantes dont l'un des modules de fonctionnement est précisément cette capacité : l'entité logicielle doit connaître les systèmes de représentation des autres entités. Les simulations de comportements égoïstes, non coopérants, a montré leur inefficacité ou leur moins bien bonne performance au regard les systèmes coopératifs.
 
Après cette transition, examinons maintenant la partie critique de le conception girardienne.
Le concept d'imitation considéré comme central ou universel existe déjà chez Aristote et Platon même s'il existe des différences dans sa définition.
Pour Aristote, « L'homme diffère des autres animaux en ce qu'il soit le plus apte à l'imitation
(Poétique, 4)
Non seulement, pour Aristote, la mimêsis est de l’ordre de l’action plutôt que de la contemplation, mais encore toute action, en tant qu’elle tend vers une fin, tout mouvement, en tant qu’une cause finale le motive, est mimétique en son essence. Qu’est-ce donc en effet que tendre vers une fin, sinon s’efforcer de rejoindre un modèle auquel on désire s’identifier, imiter, le plus qu’il est possible, une forme d’existence plus parfaite dont notre existence présente souffre la privation (stérêsis)? L’imitation est en ce sens, pour Aristote, le principe de l’univers matériel en sa totalité, le principe qui fait se mouvoir toute existence qui souffre d’être privée de la perfection."
Pour Platon, la mimêsis relève surtout de l’ordre de l’imaginaire : elle a pour fonction de produire une belle image, dont l’harmonie et la symétrie ont pour but de séduire;
 
La notion de représentation et de médiation existent chez ces auteurs :
"Tous les hommes prennent plaisir aux imitations» (Poét, 48 b 5). Cette propriété marque, selon Platon, un défaut en la nature de l’homme, elle est l’effet de cet éblouissement du vrai auquel, en tant qu’hommes, nous sommes assujettis : à défaut de la vision directe, nous passerons par la médiation de la représentation.
Cette même propriété marque, selon Aristote, la grandeur de notre nature. C’est sur le thème de la ressemblance — qui est la fin de toute imitation — que l’opposition des deux penseurs est la plus manifeste."
Quelle est l'œuvre d'art la plus mimétique ?
De toutes les œuvres de l’art, la tragédie est sans doute la plus “mimétique”, c'est-à-dire la plus expressive de cette autonomie qui est le propre de l’homme, l’animal mimétique par excellence. Plus que tout autre œuvre en effet, la tragédie est une, ramassée dans son unité avec une concision et une économie exemplaires : « La tragédie s’efforce de s’enfermer, autant qu’il est possible, dans le temps d’une seule révolution du soleil, ou de ne le dépasser que de peu, tandis que l’épopée n’est pas limitée dans le temps » (49 b 13-14)."
Pour une étude fort intéressante sur la mimésis chez Platon et Aristote, se reporter à l'analyse de Jacques Darriulat http://www.jdarriulat.net/Auteurs/Aristote/Poetique/Imitation.html dont j'ai extrais ici quelques passages.
Chez Platon, le domaine de la mimêsis est celui du simulacre, icône ou idole, qui se substitue, de façon bénéfique ou maléfique, à l’absence du vrai. Penser les “mimêmata”, c’est toujours, pour Platon, réfléchir l’effet, de signification ou de fascination, qu’ils produisent sur l’esprit.
Et on retrouve cette idée chez un contemporain : Jean Baudrillard qui soutient — dans le livre L’Échange symbolique et la mort — que les sociétés occidentales ont subi une « précession de simulacre ». La précession, selon Baudrillard, a pris la forme d'arrangement de simulacres, depuis l'ère de l'original, jusqu'à la contrefaçon, à la copie produite et mécanique / « L'œuvre d'art à l'ère de la reproduction mécanique »), et à travers « le troisième ordre de simulacre » par lequel la copie remplace l'original. Baudrillard distingue néanmoins le simulacre de la copie, en ce que la copie demeure dans un rapport de référence par rapport à l'original (une copie d'un tableau ne prend son sens qu'à l'égard du tableau original), tandis que le simulacre ne fait que simuler d'autres simulacres : toute notion d'une œuvre originale, d'un événement authentique, d'une réalité première a disparu, pour ne laisser plus la place qu'au jeu des simulacres. (voir, Baudrillard, wikipédia)
De même, on trouve chez Spinoza cette notion de mimétique :
Cette théorie du désir mimétique présente une évidente analogie avec ce que déclare Spinoza dans son « Ethique » au sujet de l'émulation (3° partie, chapitre 33) : « L'émulation est le désir d'une chose et qui est engendré en nous parce que nous imaginons que d'autres ont ce désir » et, dans son explication, il précise que cette « émulation » ayant bénéficié indûment d'une connotation d'honnêteté n'est en rien différente de l'imitation pure et simple
 On pourrait aussi se référer à Tarde .
. Selon Les lois de l’imitation des affects (1890), l’imitation est le principe constitutif de tout groupe social. Tarde pense l’imitation sur le mode de l’ondulation rayonnante. Or, nous retrouvons le mécanisme de l’imitation des affects et cet imaginaire ondulatoire dans le texte spinozien. On pourrait ainsi citer l'économie des affects de Yves Citton (http://www.laviedesidees.fr/Spinozisme-et-sciences-sociales.html )
Voici pour le mimétisme
 
Concernant le désir, on ne développe pas ici les différentes approches psychanalytiques et philosophiques..
Indiquons simplement que pour Freud, comme pour Lacan : que le désir du sujet a besoin de passer par l'Autre pour être ensuite réapproprié
Mais pour René Girard , il se distingue de Platon et Freud car le désir n'est pas seulement dans le champ de la représentation   mais dans celui de l'appropriation.
Il se distingue de Lacan et Hegel pour qui le désir du sujet est le désir de l'Autre (réapproprié) car selon lui, il y a absence de désir propre au sujet. Pour être précis, contrairement à Lacan ou Hegel, , pour RG, le désir du sujet est selon l'Aure (sollicité par l'Autre). Dans le cas où l'autre sollicite le désir du sujet pour un objet qui ne lui appartient pas, il n'y a pas de rivalité mimétique (cas où l'autre est un analyste hypnotisant le sujet, par exemple).
 
Ansi, on constate que RG a emprunté et retraité les concepts de mimésis et de désir pour expliquer des comportements particulièrement répandus dans l'art romanesque, les récits mythiques et religieux mais aussi dans la vie courante, sans que les ingrédients conceptuels soient d'une grande nouveauté ou originalité.
Nous ne parlerons pas ici en détail du rapport de RG avec la psychanalyse et le christianisme ce qui allongerait encore notre propos.
On peut néanmoins faire remarquer que l'idée selon laquelle la violence fonde la Culture  chez RG n'est pas sans analogie avec le récit biblique du meutre inaugural de Caïen envers son frère Abel.
 
Mais tout cela n'implique pas pour autant l'universalisme quasi absolu que l'on prête à sa théorie mimétique.
D'abord, tout désir n'est pas forcément mimétique.
D'autre part, comme l'indique justement Jacques Généreux, l'obstacle à la réalisation du désir du sujet n'est pas forcément le modèle, l'autre mais la Loi. Ceci est une évidence : la Loi interdit le vol ! Le principal obstacle à l'appropriation est la Loi.
Il faut aussi s'interroger sur certains faits, pris comme des évidences.
Ainsi, Jacques Généreux, reprenant la thèse de Girard écrit (p96):
" comme le rappelle René Girard, le comportement enfantin offre la première et la plus flagrante preuve d'une propension à «l'imitation acquisitive» : «Mettez un cer­tain nombre de jouets, tous identiques, dans une pièce vide, en compagnie du même nombre d'enfants : il y a de fortes chances que la distribution ne se fasse pas sans querelles»( Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset & Fasquelle, 1978, rééd. Le Livre de poche, p. 19)
Que ce genre de situations existe, personne ne prétendra le contraire, mais affirmer que ce comportement soit universel ou quasi universel ne repose sur aucune étude statistique scientifique. Certes avant 3 ou 4 ans l'enfant est très égocentré (ce qui ne veut pas dire égoïste). Il est exact qu'à cet âge l'enfant se sépare difficilement de ses jouets du fait que ceux-ci font partie de son monde, de lui-même en quelque sorte, et d'autant plus, qu'à cette étape de son développement, l'enfant est animiste.
Considérer l'enfant comme un être par nature égoïste accapareur en raison de ce comportement, c'est projeter le mental d'un adulte sur celui de l'enfant. Or ce mental d'adulte est structuré dans un contexte civilisationnel naturaliste qui définit une césure entre l’individu humain et le reste du monde : "c'est le premier pas de la Raison selon l’approche moderne classique : individu humain ≠ reste du monde… Des réflexions contemporaines tentent de montrer que la césure radicale entre l’individu humain et le reste du monde n’est pas la base unique de la Raison et qu’elle est même une limitation de la pensée. Il y aurait d’autres découpages possibles, tout aussi raisonnables et porteurs, peut-être, d’une universalité plus profonde.".( L’égocentrage spatial, les Cultures et les situations Marie-Noëlle ChamouxCelia- UMR CNRS 8733)
 
 En effet, l'anthropologue Philippe Descola (successeur de Lévy Stauss au collège de France) a montré que notre civilisation occidentale, à dominante naturaliste, ne perçoit et se représente le monde qu'à partir d'un rapport particulier de l'intériorité à la physicalité et qu'il existe 3 autres modes possibles de représentation, dont l'animisme.
D'autre part, l'empathie se construit progressivement avec la maturation du cerveau et est en place généralement vers l'âge de 4-5 ans, mais la capacité de percevoir les émotions d'autrui et d'imitation est en place dès la naissance (voir La Recherche : comment l'empathie vient aux enfants    http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=10117 ).
Maintenant, concernant le comportement de l'enfant par rapport à une distribution de jouets ne lui appartenant pas, je n'ai pas trouvé dans la littérature de la psychologie de l'enfant quelconque étude scientifique sur ce point.
JG, tout en acceptant cette thèse, partiellement vraie, lui donne une issue avec laquelle je suis d'accord : la régulation et la neutralisation des comportements violents par l'apprentissage de règles et l'intériorisation progressive de la Loi.
 
 
Cette prétention de réduire la complexité des comportements humains à un ou deux principes (règle d'Occam oblige !) est pour le moins naïve : dans un domaine aussi limité (mais étendu !) et rigoureux que sont les mathématiques, le théorème d'incomplétude de Kurt Gödel (démontré en 1930) implique qu'il est impossible de déduire toutes les mathématiques à partir d'un nombre limité d'axiomes.
De même la prétention de trouver un modèle universel de résolution de problèmes en intelligence artificielle (appelé dans les années 1970 GPS : General Problem Solving) s'est avérée sans issue.
D'autre part, la notion d'universalisme relatif développée par Philippe Descola nous montre combien nos prétentions à l'universalisme sont souvent assujetties à un mode de représentation du monde bien particulier et dont nous n'avons pas, le plus souvent, conscience.
C'est probablement cette prétention à l'universel de RG et ce qui peut faire penser, par ailleurs, à un "retraitement" d'idées anciennes ou plus récentes sur la thématique du mimétisme qui explique "la dent dure" du dictionnaire des philosophes envers RG.
" Cependant, ce qu'a de réducteur et totalisant cette interprétation n'échappe pas au lecteur, malgré la faveur dont jouit Girard auprès de la critique, pas plus du reste que le statut de son discours que l'on situerait plus volontiers dans la religion que dans la théorie, dans la mesure où l'universalité d'un principe unique d'explication de toutes les conduites humaines convient fort peu à la science, et fait penser davantage à une profession de foi plus ou moins chargée de prosélytisme qu'à une analyse minutieuse des faits. De plus, il faut préciser que Girard n'est pas ethnologue lui-même, mais qu'il propose plutôt la méta-ethnologie que les ethnologues n'ont pas su faire, si on l'en croit tout du moins. Reste à savoir jusqu'à quel point elle manquait...." (Dictionnaire des philosophes, PUF t. 1 p. 1135-1137 (nov. 1993).
 
Des aspects positifs de la thèse de RG, à condition de la considérer comme non universelle, me semblent être les suivants :
-   elle affirme le caractère social du désir des individus et leur interdépendance
-   le mimétisme est une clée explicative, parmi d'autres, mais néanmoins importante du processus de domination : la fascination mimétique des dominées pour leurs "maîtres" , d'un groupe social (par exemple la bourgeoisie) pour un autre (par exemple la noblesse). Ainsi, le mimétisme est un facteur actif dans le processus du partage du système de représentation du monde des dominants par les dominés.
-   Elle permet de définir des ressorts communs à des comportements s'exerçant dans des contextes différents.
 
Des aspects négatifs de sa thèse me semblent être les suivants :
- son caractère réductionniste et extrêmement simplificateur.
-   le fait que la volonté de puissance, la violence mimétique soit à l'origine des sociétés – ce qui n'est qu'une conviction d'ordre idéologique- conforte l'idée d'un homme prédateur par nature et légitime ainsi le processus de domination d'un groupe par un autre : les dominés , eux aussi par nature prédateurs récoltent la souffrance sociale qu'ils méritent.
-   le fait que la religion soit considérée comme pacificatrice alors que les guerres de religions démontrent, du moins en partie, le contraire.
-   La psychologisation des rapports sociaux "qui consiste à penser certains problèmes, en faitliés à la structure de classe, à l'exploitation, à la domination, ou aux inégalités sociales, en termes de psychologie, et le plus souvent de caractéristiques psychologiques individuelles, en les rapportant à des intériorités. C'est donc naturaliser des rapports de domination.
C'est dissimuler l'arbitraire social et politique qui est à leur principe, en culpabilisant les individus (la "honte sociale" de Gaulejac)
. Un tel mécanisme idéologique de production de méconnaissance et de
légitimation des dominations est bien connu depuis les travaux de Bourdieu." (voir étude de Lise Demailly   http://www.iut.univ-lille3.fr/gracc/tableronde1/gracc-part4.pdf )
 
 
La difficulté, en sciences politiques, est d'avoir une approche multidimensionnelle, pluridisciplinaire donc, des phénomènes sociaux sans sombrer dans le psychologisme ou l'économisme. Le grand mérite de Marx est d'avoir rompu avec plusieurs siècles de psychologisme et d'avoir expliqué l'exploitation d'une classe par une autre sans faire référence à la tarte à la crème de la volonté de puissance, la cupidité, l'égoïsme, la cruauté, etc qui peuplent depuis très longtemps les œuvres littéraires, historiques, philosophiques et encore aujourd'hui tous les médias.
Evidemment, cela ne signifie pas que cette dimension psychologique ne joue aucun rôle dans l'Histoire, mais que celle-ci ne suffit pas à rendre compte de tous les phénomènes sociaux et notamment de leur origine. Mais il est bien connu que cet apport de Marx a conduit nombreux esprits réducteurs au défaut opposé : l'économisme.
Le grand mérite de Jacques Généreux est justement de ne pas tomber dans cette double erreur et cela est possible grâce à son approche interdisciplinaire non dogmatique. JG n'a pas de compte à régler avec tel ou tel penseur : il extrait de telle ou telle œuvre ce qui lui semble, vrai et juste.
C'est parce que je partage à 100% une telle démarche que j'ai pris le temps d'écrire longuement sur ce site et que je prends la défense de son livre (de ses idées).
 
 Hervé Debonrivage
.
 

 


Debonrivage | Le Dimanche 31/01/2010 à 01:45 | [^] | Répondre

29 -

La théorie du "désir mimétique" dont il a été fait allusion plus haut ne saurait s'assimiler à la seule "rivalité mimétique" où même, pire, à la "théorie du religieux" (critiquable) de René Girard.

C'est une clé de lecture de discours portant sur un mécanisme unique et polyformes : le désir mimétique (ou, pour éviter tout malentendu, le mécanisme du "Moi-du-Désir" selon la formule de Jean-Michel Oughourlian).

Libéralisme, socialisme, néolibéralisme... : sont considérés ici comme des points de vue sur le désir mimétique. Le discours qui s'en dégage est alors autoréalisateur.

Ainsi, à bien des égards, le socialisme peut être considéré comme un discours portant et encourageant les conséquences positives du désir mimétique (empathie, collaboration etc...).

On voit donc qu'on est bien loin d'une théorie unique dogmatique mais au contraire d'un mécanisme qui laisse toute sa place aux réprésentations mentales, à différents niveaux de rationalité et, par là, à la liberté humaine.

Je ne peux que vous conseiller la lecture de Jean-Michel Oughourlian : "Un mime nommé désir" (notamment le chapitre intitulé "une nouvelle théorie du désir"). Ou encore Jean-François Dortier : "Les humains mode d'emploi" (notamment la chapitre "Les marchés sont-ils fous ? Psychologie d'une crise financière").
La grille d'analyse présentée plus haut pour la lecture de la philosophie politique ou de l'analyse économique vous apparaîtra peut-être plus pertinente.

 


Néophyte | Le Samedi 06/02/2010 à 23:51 | [^] | Répondre

30 - Rectificatif

Rectificatif sur le titre de l'ouvragre de JM Oughourlian cité ci-dessus : il s'agit de "Genèse du Désir" paru en 2007 aux Editions Carnets Nord (et non pas "Un mime nommé désir" du même auteur mais plus ancien).

 


Néophyte | Le Mercredi 10/02/2010 à 22:09 | [^] | Répondre

31 - Adam Smith n'est pas Adam : limites du projet de refondation de la philosophie politique sur une base anthropologique (réponse à Hervé Debonrivage)

Je viens de relire votre intervention n° 28 qui m'inspire la réflexion suivante :

Je reprends le modèle de description de la réalité humaine grossièrement ébauché plus haut.
Je parlais de 2 constantes universelles. Je suis allé trop vite. Les voici sous une forme que je soumets à votre critique :

- une dimension "politique" : qui fixe les modalités des rapports des humains entre eux.
- une dimension "métaphysique" : qui fixe les modalités du rapport des humains au monde

Nous dirons que ces 2 dimensions se combinent pour former une "anthropologie" c'est-à-dire une conception globale de l'homme. 

Selon cette idée, chaque société détermine ainsi sa propre "anthropologie" qui forme un tout cohérent et indissociable issu de la combinaison de sa propre conception du "politique" et du "métaphysique".
C'est ainsi que je comprends la notion que vous évoquiez plus haut d' "universalisme relatif".

Ainsi il existe différentes métaphysiques : animisme, monisme, panthéisme, métaphysique de la création, matérialisme (pour plus de détails voir par exemple Claude Tresmontant "Les métaphysiques principales").

Il est entendu qu'à chacune de ces métaphysiques correspond une conception du "politique" qui détermine de quelle manière les hommes doivent se comporter entre eux.

Ainsi la société moderne combine une métaphysique "matérialiste" ("la réalité matérielle est seule et unique") avec une approche politique plutôt "libertaire/individualiste" (j'entends par là très permissive dans la gamme des comportements autorisés pour chaque individu).

A contrario, les sociétés "pré-modernes" (dont la survie est davantage liée aux caprices de l'environnement naturel) semblent percevoir le monde comme un "cosmos" dont l'équilibre est à préserver. Par conséquent les comportements humains (participant de cet ordre) y sont plus normés. 
A ce sujet l'institution du sacrifice dans ces sociétes peut très simplement se concevoir comme mode de communication avec le surnaturel (invisible) par destruction d'éléments visibles (animal, plante, prisonniers...).

Ma question est la suivante : pensez-vous qu'il soit réellement possible d'établir une comparaison objective : 
- de la "véracité relative" de doctrines politiques (libéralisme, socialisme, néolibéralisme et...) qui sont toutes parties prenantes d'un même paradigme métaphysique (en gros le matérialisme naissant).
- en faisant appel à l'anthropologie de sociétés "pré-modernes" (ayant par définition des paradigmes métaphysiques très différents).
Pour donner une image, cela ne revient-il pas à "comparer la "propreté" de serviettes et de torchons qui n'ont pas été lavés dans la même machine ?".

Pour être encore plus clair : quitte à faire appel aux sciences humaines ne convient-il pas de mettre en concurrence des doctrines politiques uniquement sur le même terrain métaphysique (autrement dit relativement à des descriptions anthropologiques qui leur sont contemporaines) ?

Cela ne concerne qu'une petite partie du livre mais la question mérite, me semble-t-il, d'être posée.

Enfin, pour conclure, une dernière idée (en guise de "provocation") pour faire rebondir le débat.
Le dernier n° de "Philosophie magazine" pose la question : "la socialisme peut-il renaître ?". On y trouve un interview de Vincent Peillon. Titre de son dernier livre : "Une religion pour la république". Titre de l'article "Il faut armer spirituellement la gauche".
Question : le libéralisme aurait-il gagné sur le terrain d'une métaphysique matérialiste ? Pour refonder le socialisme, convient-il de faire évoluer le paradigme métaphysique moderne ?
A lire aussi l'interview de l'essayiste italien Raffaele Simone... Détracteurs de la "théorie mimétique" s'abstenir !...
Bonne lecture !

 


Néophyte | Le Mercredi 10/02/2010 à 23:52 | [^] | Répondre

32 - Adam Smith adulte n'est pas Adam Smith enfant

Même remarque pour la distinction Adulte / Enfant.
La comparaison de doctrines politiques doit se faire à niveau de développement personnel identique.
Comble du comble : tenter de démontrer la supériorité d'une doctrine en faisant appel aux connaissances en sciences humaines sur le comportement.... d'enfants... au sein de sociétés animistes...
Certes c'est une caricature mais je force le trait pour bien montrer ce double écueil possible d'un projet de refondation de la philosophie politique sur une base anthropologique.
Le socialisme est un projet éducatif portant sur nature mimétique du rapport humain.
"Le socialisme est une expression de ce projet éducatif, qui consiste à poser des limites. Instaurer la démocratie, sous n'importe quelle forme, c'est toujours contrarier la nature humaine et les pulsions égoïstes" (Raffaele Simone).

 


Anonyme | Le Jeudi 11/02/2010 à 12:48 | [^] | Répondre

33 - En guise de conclusion : la devise ultime du "socialisme néomoderne"...

S'il ne fallait retenir qu'une seule phrase, en guise de conclusion, la voici.
Elle résume merveilleusement tout ce qui précède. 
Avec humour, elle en dit bien plus, à elle seule, que beaucoup d'ouvrages.
Elle mériterait, en démocratie, d'avoir sa place en entête de toute carte électorale.
Fermez les yeux... 
Faites un rêve...
 

"On se prend souvent pour quelqu'un, alors qu'au fond, on est plusieurs" 

Raymond Devos cité dans "Genèse du désir" de Jean-Michel Oughourlian

 


Néophyte | Le Vendredi 12/02/2010 à 20:13 | [^] | Répondre

34 - Socialisme néomoderne et démocratie

Bonjour, et bravo pour votre livre extraordinaire. Pour info je me suis essayé à une petite tribune dans Agoravox pour rapprocher ce que j'ai compris de la justice sociale grâce à votre livre de la conception de la démocratie telle que l'on peut la sentir sur le forum d'Etienne Chouard.

C'est ici:

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/retraites-et-justice-sociale-83107

 


beo111 | Le Mercredi 20/10/2010 à 12:21 | [^] | Répondre

35 - Pourquoi la Pédagogie ne cherche-t-elle pas à détecter les Archimèdes d'aujourd'hui

Bonjour Madame, Bonjour Monsieur,

Espérant vous rendre service, je me permets de m’en remettre à Vous pour améliorer la diffusion de l’existence d’une gigantesque insuffisance de la pédagogie.

Si grave qu’elle a lancé HITLER dans sa conquête du monde entier et qu’il y serait parvenu sans le réveil en USA de libres arbitres qui ont pu y mettre le holà, mais à quel prix ?

Voyez-vous, la PéDAGOGiE enseigne si bien les données d’une pratique que celle-ci peut 100% donner satisfaction, en toute évidence...

Mais, toute hiérarchisation, y compris celle où notre praticien a pris ses ordre, est une cascade de parapluies, de fusibles comme l’on dit maintenant. Bref ne sécurisant que des masses sociétales en ne laissant pas s’étendre les conséquence de la défection.

Le prix de la pédagogie, c’est la lâcheté contemporaine d’avoir accepté l’emblèmatisme du grade, la dénaturation par de la mémorisation de mots non exprimé par son système convivial et apporté de gestes convenables ici aussi des absences de sociabilités qui eut restitué le naturel comme vaccination.

Or cette hiérarchisation, repose sur le constat que la nature intuitive des individus ont un foncier second niveau de mémoire (la mise à jours des empirismes des ascendant destinée à prendre en main les stratégies vers oùpointer les recherches de naturelles cicatrisations mentales (leur expression utile au retour à l’équilibre mental) Mais comme en l’occurrence la pédagogie ne l’admet pas, le personnel perd sa motivation et accumule de sourdes atténuations de motivations que les psy qui endorment leur « étouffant mal à l’aise social)

CE QUI NE DISSUADE PAS COMIQUES absences des introspectifs PASSIONNéS à LA RECHERCHE solutions chez les autres avec comme seul avantage leur absence de dépendance , s’agissant de prendre d’énormes risques en échange des ressources d’innéisme automatique de la mise à jour des épistémologiques expérience de 15000 générations en escaliers généalogiques qui nous rend tous égaux en importance, mais complémentaires en lucidité.

Ceux la s’enfoncent en dehors des sentiers battu et découvrent des voies royales pour les tous les individus qui n’oublient pas de se montrer sociables et ne se laissent pas monter la tête NI PAR LE MARKETING éLECTORAL Ni CELUI COMMERCIAL, et, aussi qu’ils financent leurs recherches sur fonds propre.

J’ai donc rédigé un livre étrange, accessible à tous, à lire page par page et que je vous adresserai pour m’aider à trouver un éditeur, si mes idées personnelles non pédagogiquement apprises retiennent votre attention. Pour redorer le blason de l’assimilation foncière par la lecture, mes pages sont découpées en succincts fichiers, où retourner avant de repartir plus loin.

Si vous trouviez une heure de temps à Bruxelles, je viendrai vous expliquer « comment ça marche.

Le jour où cela conviendra le mieux.

Willy Wauters Belgique 4130 hony ESNEUX. 00 3243204128.

________________________________________________________________

Recherche d’Anthropologie Occidentale Contemporaine en dehors des sentiers battus.

En juxtaposant des rapprochements que les libres arbitres des grands écrivains connus ont développés, j’ai rapprochés LES iDéES-FORCES de ceux-ci, dans une sorte de puzzle BiEN DiFFéRENT des « iDéES REçUES »; CONNAiSSANCES ACQUiSES les SUPERFiCiELLES Formations de Savoirs.

*CONNAiSSANCES iNNéES les FONCièRES globalisations intuitives approfondies des généalogies ascendantes remises à jour lors des copulations. L’ASSISTANCE EPISTéMOLOGiQUE iNNéE DES éMOTiONS iNDiViDUELLES DURABLES PAR DES APPROFONDiSSEMENTS DE GLOBALiSATiONS iNTUiTiVES GéNéALOGiQUES GéNéTIQUEMENT MiSES à JOUR. Haro sur les machinales mémorisations de mots et exercices mnémotechniques superficiellement normalisateurs d'injustes cotations, CE QUI REND CATéGORIQUES DES SAVOIRS MNéMONIQUEMENT RéCiTéS ET EXERCéS JUSQU’A DEVENIR éVIDENTS PAR DES PRATIQUES CONNUES SUR LE BOUT DES DOIGTS ...MAIS SANS PLUS...

La raide interprétation de la notion de l’égalité des chances est suivie de trop près, tant dans l’enseignement en séries jusqu'à dans la formation continue que constituent les médias

Le libre arbitre de tout être humain respecte inconsciemment une DiALECTiQUE PROPRE.

La pédagogie est un codage artificiel, EXACT QUAND IL RESPECTE RIGOUREUSEMENT SES PROPRES HYPOTHèSES.

TOTALEMENT INDéCRYPTABLE CHIFFRABLE S’AGISSANT DE MESURES COMPORTEMENTALES

Les monologues de l’instructeur récitent à la lettre un programme banalisé. Quels qu’en soient la discipline et le niveau, le récitant instructeur est interchangeable avec ceux du même diplôme que lui, chacun d’eux n’ayant à requérir des élèves que de réciter, au plus près et attentivement, les matières répétitivement enseignées en vue de la formation, sans surtout chercher à comprendre quoi que ce soit d’autre qu’une suite mnémotechnique. Comprendre les implicites ? : pas question ! : la « Société de Consommation » oblige à la normalisation !

LE SUBCONSCiENT NE REFOULE RiEN D’AUTRE QUE DES RéSiDUS D’ANiMALiTé RéACTiONNAiRES à UNE éDUCATiON TROP SéVèRE

LA NATURELLE MAGiE DE L’ENTENDEMENT iNDiViDUEL s’insurge contre le refoulement par les « SAVOiRS APPRiS » de la NATURELLE LUCIDITé iNNéE PAR DES (LAMARKIENNES) MISES à JOUR DES EMPiRiSMES, GLOBALEMENT OBSERVéS PAR APPROFONDiSSEMENTS, SPONTANéMENT MOTiVéS PAR DES éMOTiONS RENVERSANTES, EN PRéSENCE DU NiVEAU D’iNVESTIGATiON PROPRE à SON HéRITAGE GéNéALOGiQUE iNNé, QUE SON COUPLE DE PARENTS AURA iNTUiTiVEMENT (BERGSON) Mis à JOUR ENTRETEMPS, chacun de son côté. Willy Mautesse, seul auteur avec le Larousse des Citations, de L'éCRiT TéMOiN /

 


willy.mautesse | Le Jeudi 22/09/2011 à 17:26 | [^] | Répondre

36 -

Ca me laisse songeur mais pourquoi pas !

 


alphabet | Le Mardi 06/10/2015 à 02:51 | [^] | Répondre

37 - Un "Commun" à "Partager" (?)

Le devenir souhaitable du Socialisme nécessite de surmonter les "Illusions" vers de nouvelles Constructions.
Il faut prendre conscience des difficultés à créer le "Commun" qui soit le partage de conceptions et de pratiques qui font la "bonne société" souhaitable. - Donner aux mots "Liberté" "Solidarité" ... un sens clair pour les acteur(e)s amené(e)s à les Agir ...
 
Voir le Lien "Mémolang" ci-après vers ce texte, à la page  :
http://www.survie.fr.memolang.eu/Memo/Memo.php?outsearched=yes&_v_id_block=2194
[
Et sur la Mémolang dans 'Espace' : faire une recherche, pour d'autres [nombreux] 'blocs'(de réflexion) avec tous ces mots :
socialisme devenir néomoderne illusion construction construire difficile dépasser surmonter liberté solidarité valeurs partage effectif appliquer réforme
]
 
Réflexion à poursuivre (?) [ici et/ou sur 'Mémolang']
 
Bon Noël | comme Essai de 'Commun' 'Partagé' (?)
 

 


Daniel Monségu | Le Samedi 19/12/2015 à 19:27 | [^] | Répondre

38 -

 Rien à ajouter, je pense que vous avez tout dit. En tout cas tout ça est vraiment très intéressant. Jean Louis du site : credit pas cher

 


Jean-Louis | Le Mercredi 11/05/2016 à 13:37 | [^] | Répondre