"Le Socialisme néomoderne...". Extrait n°2
A paraître le 18 mars, au Seuil
Extrait n°2. chap.1.
Dépasser la modernité pour en accomplir la promesse
S’agit-il alors pour moi de reconstruire un discours authentiquement moderne? Oui et non.
Oui, car il s’agit de renouer avec la volonté d’émancipation de l’humanité, y compris à l’égard des nouvelles formes d’aliénation engendrées par le mouvement même de la modernité. Oui, car il s’agit aussi de refonder l’idée de progrès en ce temps où le mot «réforme» en vient à désigner tout retour en arrière.
Non, car ce mouvement atteint désormais ses limites; il est enlisé dans les impasses où l’emmènent les deux erreurs anthropologiques qui structurent la pensée moderne, à savoir: le fantasme de l’homme surnaturel et le mythe de l’individu autonome.
La première de ces erreurs a détourné la pensée politique moderne d’une science de l’homme. L’homme moderne fut en effet pensé comme un être façonné par sa culture et non plus par la nature; un être distinct des animaux en cela même qu’il pouvait s’affranchir de la nature et même dominer celle-ci, grâce au pouvoir de la raison et de la technique. Le progrès fut alors conçu comme une sortie de la nature, et l’être humain, dans un déni orgueilleux de son animalité, pouvait se croire affranchi de sa propre nature. En quelque sorte, le monde nouveau engendré par le progrès accouchait aussi d’un homme nouveau. Erreur fatale pour toute vraie réflexion sur le progrès. Car, en réalité, l’humanité ne change pas. Les fonctionnements physiques, psychiques et sociaux constitutifs de notre nature (invariants anthropologiques) existent bel et bien et ont été fixés au paléolithique, des dizaines de milliers d’années avant la formation des premières grandes cités. Depuis lors, nos comportements ont évolué pour s'adapter au changement de la société, mais la nature de nos aspirations et des fonctionnements qui concourent à notre existence est restée la même. Si l’idée de progrès social doit avoir un sens pour des humains, elle implique certainement l’idée que l’organisation de la société doit s’adapter à la nature humaine, et non l’inverse (qui est par définition impossible). Mais la culture moderne, aveuglée par son fantasme d’un homme surnaturel, a trop œuvré à convaincre les hommes de s’adapter au progrès et n’a pas assez cherché à concevoir un progrès adapté aux hommes.
La correction de cette erreur d’aiguillage est aujourd’hui urgente pour relever le défi écologique du xxie siècle. En effet, la science de l’homme nous apprend que, pour l’être humain, être social par nature, les liens valent mieux que les biens, et que les vraies tragédies de notre histoire ont commencé à partir du moment où l’obsession de la production a pris le pas sur celle de l’alliance entre les humains. Nous verrons comment la conception sociale de l’être humain débouche sur une autre idée du progrès: un «progrès humain» tel que la croissance simultanée de la liberté et des liens nous arrache enfin à l’impasse fatale où nous entraîne aujourd’hui la croissance des biens.
Le fantasme d’un homme affranchi de sa propre nature est évidemment corrélé à la seconde erreur anthropologique de la pensée moderne: le mythe de l’individu autonome, de l’être humain autoconstruit par sa raison et sa volonté propres. À partir de ce mythe, la liberté a toujours été plus ou moins conçue comme une indépendance envers autrui et un relâchement des liens sociaux. Or, cette dernière façon de concevoir la liberté est un contresens absolu par rapport au processus effectif de construction d’un sujet singulier. Il est, de nos jours, parfaitement établi que ce dernier se construit dans et par la relation et la communication avec les autres, et se trouve dans l’incapacité de grandir sans elles. Nous savons que la liberté réelle ne se forge pas dans l’indépendance à l’égard d’autrui mais dans l’interdépendance et l’enchaînement de cercles multiples et diversifiés de relations sociales. Ce n’est pas la destruction des liens qui nous libère, mais leur multiplication. On sait enfin que, pour grandir en sujet singulier, chaque être a besoin de la présence symbolique d’un autre que soi en soi, d’une place de l’Autre qui, tout en imposant une limite à l’expansion de soi, crée l’espace consistant où cette expansion devient possible. L’être seul et sans limites, privé de transcendance, n’est pas libre et autonome, il se noie dans le vide d’un espace infini.
En un mot, l’être singulier et sa liberté ne se construisent pas contre la société et sans les autres, mais grâce à elle et avec eux. Faute d’avoir su intégrer cette vérité anthropologique, la pensée et la politique modernes n’ont pas pu exploiter la synergie positive entre ce que j’ai appelé les deux «aspirations ontogénétiques » des êtres humains: «être soi, par et pour soi», d’un côté, «être avec, par et pour autrui», de l’autre côté. Les constructions politiques ont dès lors oscillé entre des modèles qui privilégient l’une de ces aspirations au détriment de l’autre (au lieu de les combiner), entre un libéralisme insistant sur l’individuation et un socialisme insistant sur la sociation, entre l’utopie hyperlibérale d’une «dissociété» juxtaposant des individus parfaitement déliés et autonomes et l’utopie hypersocialiste d’une «hypersociété» fusionnant les individus dans une communion indivise.
L’Occident vit, depuis quelques décennies, la fin du cycle politique de la modernité qui a peu à peu installé la figure de l’individu autonome, dans une oscillation permanente entre le souci de l’individu et celui de la société, entre le souci de la liberté et celui de l’égalité, entre le libéralisme et le socialisme. Le xxe siècle nous a conduits aux extrêmes de ce balancement. On a vu l’hypersocialisme communiste construire une société collectiviste contre la liberté, avant que son effondrement laisse libre cours à la généralisation de son contraire, l’hyperlibéralisme qui instrumentalise le culte de la liberté individuelle pour déconstruire la société. Chemin faisant, après la «mort de Dieu», le rejet des idéologies discréditées par une histoire sanglante a achevé de livrer les consciences au vide de l’autonomie. Ce triomphe de l’individu seul maître et responsable de sa pensée et de son destin semble constituer l’achèvement du projet moderne. Mais c’est là une victoire à
La dissociété des individus libérés de toute autorité morale transcendante et livrés à la compétition permanente nourrit la violence. Alors, face aux désordres, les néolibéraux ont noué une alliance avec les conservateurs qui engagent le retour vers un ordre prémoderne, mélange de répression policière, d’intégrisme religieux, de contrôle communautaire et d’abrutissement dans le travail (…)
L’hyperlibéralisme peut ainsi devenir foncièrement antilibéral. Et le mouvement même de la modernité, en son achèvement, engendre une réaction antimoderne. Certes, comme l’explique Marcel Gauchet, dans un magistral parcours historique de la modernité, la tentation du retour en arrière et la restauration conservatrice sont récurrentes et participent d’une dialectique qui n’a, au bout du compte et jusqu’alors, jamais interrompu la dynamique de l’émancipation des individus. Seulement voilà, nous verrons que nous nous trouvons désormais au bout de ce processus, et que nous avons, en Occident, dépassé le stade où la dialectique individu-société avait encore du grain à moudre pour explorer de nouveaux modèles sociaux et de nouveaux espaces d’expansion de l’autonomie.
Le xxe siècle a épuisé l’exploration des trois issues possibles (des trois impasses en vérité) au dilemme d’une société constituée par des individus supposés indépendants les uns des autres : 1) la fusion des individus dans une hypersociété qui assure l’ordre par l’aliénation de l’autonomie individuelle ;
2) la séparation des individus (ou des communautés) dans une dissociété qui tente de remplacer les relations humaines par des relations marchandes ;
3) la synthèse totalitaire qui consiste à instaurer une dissociété temporaire atomisant les individus, pour mieux anéantir ensuite et les individus et la société, fondus dans le seul être résiduel et total, l’État.
Tant qu’il demeure dans le cadre de pensée circonscrit par le mythe de l’individu autonome, l’Occident, que la dialectique moderne a conduit jusqu’à la dissociété, n’a pas d’autre issue que le retour vers une hypersociété collectiviste ou vers le totalitarisme. Alors, personne n’étant sérieusement tenté par ces «issues», nous vivons le sentiment d’une fin de l’histoire politique. Pour dépasser les contradictions et les limites de notre modèle social, il n’y a plus d’autre modèle à explorer, et plus de nouveau monde désirable à atteindre. Il ne reste pas davantage d’espace symbolique à conquérir pour l’autonomie d’un individu déjà libéré de toute transcendance, effectivement chargé de trouver en lui seul sa raison d’être et d’agir.
L’individu hypermoderne, au bout d’un voyage qui ne tient pas sa promesse, est naturellement tenté de revisiter des étapes antérieures. Une fois parvenu au bout d’un chemin, la seule façon de continuer à marcher, c’est de repartir en arrière. C’est là, pour simplifier à l’extrême, ce qui selon moi distingue les pulsions régressives contemporaines des tentatives de restauration observées au début du xviiie et du xixe siècle. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’une pause dialectique préparant une nouvelle avancée de la modernité. Il s’agit plutôt des spasmes destructeurs d’un processus achevé et qui a épuisé son avenir.
(…)
Il n’est plus temps d’être moderne, il est grand temps d’inventer une nouvelle modernité. L’enjeu du politique n’est plus de libérer l’individu des liens sociaux et de la transcendance qui lui barrait autrefois le chemin de l’autonomie. Il est, je le montrerai, de dépasser le mythe moderne de l’individu autonome qui barre la route à la construction d’une vraie liberté. Il est de remplacer un laisser-faire qui aliène par des liens qui libèrent. Face à la nouvelle société déliée, déréglée et désenchantée, l’autre grand défi politique du xxie siècle est de redécouvrir des principes d’ordre et d’autorité qui tiendraient à nouveau les gens ensemble, sans détruire la liberté, sans effacer trois siècles d’émancipation.
… À suivre …

Enadim
| Le Mercredi 04/03/2009 à 23:30
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Je comprend qu'il s'agit d'une "certaine forme" d'ordre, autre que celle que réclame les conservateurs et les réactionnaires, qui ne soit pas le contraire de la liberté mais sa condition. Désolé donc d'avoir cherché la petite bête, mais ce qui va de soi va parfois mieux en le disant...






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