Fév. 09 28

Version imprimable "Le Socialisme néomoderne..". Extrait. n°1.

A paraître le 18 mars, au Seuil


Extrait n°1. chap.1.

(...)

Une refondation scientifique du discours politique

En résumé, l’air du temps, relativiste quant aux valeurs et rationaliste quant aux instruments, prétend que les préférences idéologiques indémontrables ne sauraient fonder les mesures politiques concrètes, tandis que celles-ci pourraient être déterminées objectivement sans a priori idéologique.

Je soutiens exactement l’inverse: la plupart des choix politiques sont, au moins implicitement, fondés sur des a priori idéologiques ; ce sont donc ces derniers qu’il convient et qu’il est possible de soumettre à un examen scientifique. C’est là un trait majeur de ce que j’appelle le « socialisme néomoderne »: un socialisme qui ne se borne pas à réactiver l’idéal de justice des pionniers, qui ne se limite pas davantage à la seule science marxiste de l’histoire, et qui entend s’appuyer sur une anthropologie générale, i.e. l’état réel des connaissances sur l’être humain. (…)

Refonder le discours politique sur la raison et la connaissance tout en préservant la liberté d’en débattre et la liberté d’adhérer ou non à ce discours: rien n’est plus moderne, au sens historique et philosophique du terme. Mais, alors, pourquoi ai-je qualifié le socialisme scientifique et démocratique proposé dans ce livre de  «néomoderne» ? En premier lieu, même si au fond cela reste accessoire, il vaut mieux éviter la confusion avec les multiples et éphémères discours de campagne qui entendent par « moderne » un cocktail variable d’inconsistance idéologique, d’imitation de la droite et de lieux communs à la mode. Cette pensée moderne-là passe seulement une brosse à reluire sur des idées assez légères pour suivre l’air du temps. On comprendra donc mon souci d’éviter une proximité, même purement sémantique, avec le florilège des socialismes « modernes ». Toutefois, là n’est pas ma préoccupation essentielle. L’essentiel est qu'une anthropologie rigoureuse montre à l'évidence que la modernité, c’est dépassé! Ou, plus exactement, à dépasser.
 

Le « pseudo-modernisme »


Avant de m’expliquer plus avant sur le qualificatif «néomoderne », et pour retrouver le fil du propos central de ce livre, rappelons à grands traits le discours prétendument « moderne » dont je compte ici prendre le contre-pied :

« Un projet politique doit être moderne, et cela implique l’adaptation permanente de l’action publique à l’évolution du monde. Le libéralisme, parce qu’il privilégie la quête de la liberté et de l’initiative individuelle, propose la philosophie et le mode d’action politique les plus en phase, à la fois avec l’exigence d’adaptation permanente de la société et avec l’aspiration croissante des individus à l’autonomie.

 « En revanche, le socialisme classique, parce qu’il est plus soucieux de construire par la loi une société égalitaire et solidaire que de libérer les énergies individuelles, entrave et retarde les adaptations nécessaires, limite la création de richesses, et contrarie ainsi l’aspiration individualiste et consumériste des individus modernes. Ce décalage entre une idéologie héritée du xixe siècle et les réalités contemporaines explique en bonne part les déboires de la gauche.

 « Certains partis travaillistes et sociaux-démocrates, conscients de ce décalage, ont compris la nécessité d’une “troisième voie” entre le socialisme d’antan et le néolibéralisme d’aujourd’hui, et déjà entrepris, en conséquence, leur modernisation. Celle-ci passe par une série de conversions : l’adoption d’une philosophie de la responsabilité individuelle en lieu et place de l’antique logique d’aide sociale  ; la reconnaissance de la libre concurrence et du capitalisme comme socle commun et indépassable du système économique  ; la priorité à la production compétitive des richesses plutôt qu’à leur redistribution  ; le recul de la loi générale au profit des contrats librement négociés entre les acteurs.

 « D’autres partis de gauche, et singulièrement le parti socialiste français, ont trop tardé à assumer l’impossibilité d’une rupture avec le système aujourd’hui mondialement répandu, et ont désormais pour seule alternative le déclin ou le rattrapage du processus de modernisation entrepris par leurs homologues anglais, néo-zélandais, allemands, etc. Au terme de ce processus, le “clivage” gauche-droite se trouvera largement aboli et remplacé par l’alternance paisible de “sensibilités” plus ou moins sociales, plus ou moins interventionnistes, dans le cadre d’une philosophie générale et d’un système social communs, alternance comparable à celle qui prévaut aux États-Unis entre démocrates et républicains. »

Telle est la caricature (par définition sommaire, mais néanmoins significative) du discours pseudo-moderniste que j’entends ici évaluer, et que je prétends rejeter non par inclination personnelle, non par idéalisme, encore moins par nostalgie d’un «grand soir» auquel je n’ai jamais cru, mais parce que l’anthropologie, la sociologie, l’éthologie, la neurobiologie, l’économie, la psychologie, l’histoire, bref, toutes les connaissances mobilisables pour une évaluation rigoureuse d’un tel discours me conduisent immanquablement à l’évidence que celui-ci est faux.
 

Dépasser la modernité pour en accomplir la promesse


S’agit-il alors pour moi de reconstruire un discours authentiquement moderne? Oui et non.

Oui, car il s’agit de renouer avec la volonté d’émancipation de l’humanité, y compris à l’égard des nouvelles formes d’aliénation engendrées par le mouvement même de la modernité. Oui, car il s’agit aussi de refonder l’idée de progrès en ce temps où le mot «réforme» en vient à désigner tout retour en arrière.

Non, car ce mouvement atteint désormais ses limites ; il est enlisé dans les impasses où l’emmènent les deux erreurs anthropologiques qui structurent la pensée moderne, à savoir : le fantasme de l’homme surnaturel et le mythe de l’individu autonome. (…)

… À suivre …

Commentaires

1 - Science et totalitarisme

Cher Jacques,
Dans un de ses livres, André Comte Sponville dit que ce qu'il y a de plus dangereux en politique, c'est quand les politiciens croient pouvoir fonder leur action sur la science, car alors ils ne doutent plus de rien alors que la politique, c'est le lieu de la décision arbitraire par excellence. En démocratie notamment, on admet qu'il peut y avoir une pluralité d'opinions, certes aussi informées et critiques que possible, mais plusieurs parce que dans un sens comme dans l'autre, il y a toujours une part d'incertitude et donc des choix à faire, des décisions forcément arbitraires à prendre. Si on commence à penser que ses options politiques sont fondées scientifiquement, pourquoi admettre de laisser la parole aux opposants, forcément ignorants, une fois le pouvoir conquis ?

Comte Sponville cite à ce propos les régimes nazi et stalinien qui prétendaient incarner à eux seuls, dans leurs pays respectifs, la seule vérité politique possible au nom des théories eugénistes ou du matérialisme dialectique. La conséquence est le totalitarisme, c'est-à-dire la prétention à pouvoir tout contrôler dès lors qu'un discours scientifique sert de référence indubitable. Notez que c'est aussi le problème au fond de ce qu'on appelle la technocratie où des énarques hauts fonctiionnaires décrètent ce qui peut et doit être fait et ce qui ne le peut pas du haut de leurs hauteurs conceptuelles, même si l'histoire encore assez récente des dérives du xxème siècle tempère cette tendance à prendre sa propre pensée pour la seule légitime puisque la seule "scientifique". Et on pourrait parler de la dictature douce que constitue le néolibéralisme avec tout l'arsenal médiatique de propagande dont Staline ou Hitler n'auraient même pas rêvé.

Or dans ce livre, tu te réclames à plusieurs reprises d'une démarche scientifique pour "dépasser la modernité", que répondrais tu donc à Comte Sponville, s'il faisait cette objection ?
Amicalement
(pg86)

 


Christian Lars | Le Mercredi 25/03/2009 à 02:49 | [^] | Répondre

2 - Re: Science et totalitarisme

Sans vouloir répondre à la place de Jacques G. je réagis tellement ça me parait gros.
La science est fondée sur le débat démocratique rationnel et donc le pluralisme politique démocratique.

Les soi-disants "scientismes" stalinien ou hitlerien ou intégriste n'ont rien à voir avec la science puisque notamment ils ont aboli ou veulent abolir la démocratie pluraliste.
 Se réclamer de la science c'est distinguer des idées et théories vraies d'idées et théories fausses. La théorie scientifique doit être logique et corroborée par des faits, non infirmée par d'autres faits: théorie épistémologique de K.Popper.
 La terre tourne autour du soleil c'est vrai. Le soleil tourne autour de la terre c'est faux. Pourquoi voulez vous mettre sur le même pied ces deux énoncés?

  Merci à Jacques Généreux de mobiliser les avancées des sciences humaines pour tenter de faire progresser la démocratie.

 


Molo | Le Dimanche 29/03/2009 à 22:35 | [^] | Répondre

3 - Re: Science et totalitarisme

Je ne dis pas que j'adhère pleinement à cette objection qu'on pourrait tirer de Comte Sponville, mais je la trouve assez utile pour la soumettre à la réflexion de notre "économiste hétérodoxe" préféré. J'adhère aux analyses généreuses sur la prétendue modernité de la gauche libérale, mais j'ai tout de même une inquiétude sur l'usage qu'on peut faire de la science en politique, comme si on pouvait déduire de théories sociales ou économiques ce que nous devons collectivement décider.

Certes, la science véritable, si l'on en croit Popper, n'affirme rien comme vérité définitive, une théorie n'est vraie ou simplement plus probable que les autres que tant qu'il n'y a pas eu preuve du contraire, ce qui laisse une marge de doute permettant les remises en causes possibles, face à des faits nouveaux que la théorie n'avait pas prévus. En revanche quand des faits ne sont pas conformes à ce qu'une théorie avait prévu, celle-ci est définitivement réfutée en l'état. On pourra certes dire que les régimes nazis ou staliniens étaient en fait plus dans l'idéologie que dans la science, l'idéologie n'étant pas nécessairement une théorie fausse mais une théorie fermée sur elle-même qui arrange les faits à sa sauce selon ce qu'on veut leur faire dire. Mais peut-on, dans le domaine de l'action politique faire autre chose qu'un usage idéologique de certaines données scientifiques ?

Car en science, il n'y a certainement pas de débat démocratique : ce n'est, en principe, pas la communauté des scientifiques qui décide de ce qui est vrai ou pas à la suite d'un débat démocratique, et pourquoi pas à la suite d'un vote ! Ce sont des faits précisément quantifiables qui corroborent ou infirment les conséquences logiques déductibles d'une hypothèse.

Le libéralisme est certes une idéologie dans la mesure où il n'était pas nécessaire d'attendre la crise actuelle pour se rendre compte depuis longtemps déjà de la fausseté de l'idée selon laquelle l'aisance matérielle et le progrès humain en général pour tous serait le fruit spontané de la Main invisible du Marché entièrement livré à lui-même, sachant que quelques uns cependant avaient et ont toujours intérêt à ce que se maintienne cette croyance. Mais en quoi le socialisme n'est-il pas une idéologie au sens où je viens d'en parler ? Et s'il est une science, ou fondé sur des sciences, comment échapper à la tentation qui en découle, de ne pas accepter le débat démocratique qui relève de la décision collective et non de la soumission à l'observation pure des faits ?

Et l'exemple que tu donnes, Molo, par rapport à la question que je posais précédemment, n'est justement pas des mieux choisis : si tu considères - avec raison - que des preuves sérieuses réfutent définitivement le géocentrisme, tu seras naturellement porté à considérer qu'il ne peut y avoir qu'une perte de temps à débattre avec ceux qui y croient encore car si les preuves scientifiques de l'héliocentrisme ne les ont pas convaincus, rien de rationnel ne pourra les convaincre. Tu considèreras que leur attachement au géocentrisme ne peut relever que de passions mal contrôlées, voire de la folie. Tu vois que ça peut donner si on applique cela au domaine politique, si on pense détenir la vérité scientifique quand d'autres maintiennent des thèses opposées aux tiennes.

 


Christian Lars | Le Lundi 30/03/2009 à 02:32 | [^] | Répondre

4 - Re: Sciences , totalitarisme et démocratie

Les sciences sociales sont un fondement de la démocratie sociale qu'est le socialisme de liberté. Mes réponses (R)

"Mais peut-on, dans le domaine de l'action politique faire autre chose qu'un usage idéologique de certaines données scientifiques ?"
R:  Tout d'abord les sciences, sociales particulièrement, se développent dans des contextes démocratiques ou de recul de l'intégrisme: de l'Athènes de Périclès à la Renaissance et la suite. Ensuite les sciences humaines peuvent contribuer à critiquer les idéologies asservissantes.

"Car en science, il n'y a certainement pas de débat démocratique : ce n'est, en principe, pas la communauté des scientifiques qui décide de ce qui est vrai ou pas à la suite d'un débat démocratique, et pourquoi pas à la suite d'un vote ! Ce sont des faits précisément quantifiables qui corroborent ou infirment les conséquences logiques déductibles d'une hypothèse."
R: Encore faut-il, pour que la science avance, que le contexte démocratique permette aux outsiders de critiquer librement les thèses erronnées précédentes et de publier les leurs contre les intégrismes papal, jdanovien, hitlérien ou autres.

"Le libéralisme est certes une idéologie dans la mesure où il n'était pas nécessaire d'attendre la crise actuelle pour se rendre compte depuis longtemps déjà de la fausseté de l'idée selon laquelle l'aisance matérielle et le progrès humain en général pour tous serait le fruit spontané de la Main invisible du Marché entièrement livré à lui-même, sachant que quelques uns cependant avaient et ont toujours intérêt à ce que se maintienne cette croyance. Mais en quoi le socialisme n'est-il pas une idéologie au sens où je viens d'en parler ? Et s'il est une science, ou fondé sur des sciences, comment échapper à la tentation qui en découle, de ne pas accepter le débat démocratique qui relève de la décision collective et non de la soumission à l'observation pure des faits ?"

R: Pour échapper à cette tentation il suffit de prendre en considération la science historique et de tirer les leçons du contre exemple de la dictature bureaucratique stalinienne. L'observation pure de faits innombrables étant impossible, celle-ci est donc  toujours guidée par des théories qui sont faillibles. La démocratie est un impératif du socialisme néo-moderne

"Et l'exemple que tu donnes, Molo, par rapport à la question que je posais précédemment, n'est justement pas des mieux choisis : si tu considères - avec raison - que des preuves sérieuses réfutent définitivement le géocentrisme, tu seras naturellement porté à considérer qu'il ne peut y avoir qu'une perte de temps à débattre avec ceux qui y croient encore car si les preuves scientifiques de l'héliocentrisme ne les ont pas convaincus, rien de rationnel ne pourra les convaincre. Tu considèreras que leur attachement au géocentrisme ne peut relever que de passions mal contrôlées, voire de la folie. Tu vois que ça peut donner si on applique cela au domaine politique, si on pense détenir la vérité scientifique quand d'autres maintiennent des thèses opposées aux tiennes."

R.: Le débat scientifique et démocratique permet de rendre progressivement minoritaires sans parfois les faire disparaître les thèses erronnées. La revendication de la scientificité à mon sens permet de lutter contre le relativisme, l'irrationalisme ou le nihilisme. Elle recentre le débat politique sur des bases rationnelles. Elle permet de critiquer l'idéologie marchéiste ou néo-libérale qui est à l'origine de la crise actuelle ainsi que les idéologies dictatoriales.
  Cependant le socialisme néo-moderne est à la fois scientifique et idéologique. C'est pourquoi la défense de l'autonomie scientifique contre toute intrusion de pouvoirs non scientifiques doit être un axe de lutte central de ce socialisme néo-moderne de liberté.

 


Molo | Le Mardi 07/04/2009 à 20:42 | [^] | Répondre

5 - Re: Science et totalitarisme

Je lui répondrais "modestement" de lire mon livre car je réponds, je crois, trés précisément à sa légitime inquiétude...

 


JG | Le Vendredi 19/06/2009 à 01:45 | [^] | Répondre