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Mars 09 06

Version imprimable « Le Socialisme néomoderne… » Extrait n°3

A paraître le 18 mars, au Seuil

NB. Pour une pleine compréhension, Il est nécessaire de lire les extraits
          dans l'ordre de publication.

Extrait n°3. chap.1.

(…)

 

Durant ces trois siècles derniers, le renversement libéral du monde s’est efforcé de construire une société harmonieuse par l’expansion des libertés individuelles et de la production. Cette méthode était fondée sur une erreur anthropologique, puisqu’en réalité ce sont l'intensification et la diversifivation des liens sociaux qui construisent la liberté d'un être singulier, et ce sont ces liens, et non les biens, qui permettent à chacun de grandir. Certes, tout comme de fausses théories astronomiques ont longtemps conduit les navires à bon port, cette erreur a durablement permis l’arrachement de l’individu à l’obscurantisme, le recul du despotisme, le progrès des connaissances et l’essor de la démocratie que nul ne saurait contester ou regretter. Mais, dès lors que cette voie patine dans l’impasse fabriquée par son succès même, face à l’échec du libéralisme, face à l’impossibilité de vivre libres et ensemble sans morale et sans liens, face à l’impossibilité de consommer toujours plus, le temps est venu de corriger l’erreur moderne pour sauver l’acquis de la modernité et pour conjurer la tentation d’une grande régression.


Le temps est venu de renverser la perspective moderne, d’offrir à la liberté un nouvel avenir en reprenant la quête d’une construction sociale de la liberté.

 

Le renversement socialiste

 

Une construction sociale de la liberté. Telle a précisément été l’essence originelle du projet socialiste, de Leroux à Blum, en passant par Marx et Jaurès, à savoir: s’appuyer sur les liens sociaux, la communauté politique et l’action collective pour construire la liberté des individus.

 

Il nous faudra ici dissiper un contresens fréquent sur le rapport entre le socialisme et le libéralisme. Le libéralisme n’est pas la doctrine ou la politique qui vise la liberté en négligeant la cohésion sociale, la justice et le bien commun. Le socialisme n’est pas, à l’inverse, la doctrine ou la politique qui vise une société juste et solidaire en restreignant la liberté individuelle. Ces préjugés courants énoncent à peu près le contraire de ce qui constitue la vraie nature des deux philosophies politiques en question. Les diverses branches du libéralisme ont toujours visé le bien commun et/ou la justice, tout en pensant que le meilleur moyen de les promouvoir consistait le plus souvent à laisser libre cours à l’initiative individuelle. Il s’agit donc bien, pour les libéraux, de construire la bonne société par la liberté.

 

De son côté, le socialisme, héritier de la philosophie des Lumières et du libéralisme, reconnaît les progrès accomplis grâce aux libertés politiques et aux droits de l’homme, mais constate l’incapacité de la méthode libérale à accomplir la promesse faite à tous les hommes d’une égale et réelle liberté de mener leur vie. Parce que le droit libéral s’arrête aux portes des entreprises et livre les échanges à la concurrence entre des acteurs inégaux, la société libérale instaure l’inégale liberté, la domination des plus forts et des plus riches, l’aliénation des travailleurs à la merci des détenteurs des moyens de production. Le socialisme n’entend donc pas abolir purement et simplement le libéralisme. Il entend accomplir la promesse bafouée de la Révolution française, celle d’une égale liberté pour tous, en construisant une société solidaire et démocratique, non comme fin en soi, mais comme instrument d’une émancipation complète de l’humanité. Il s'agit, pour les socialistes, de construire la liberté par la bonne société.

 

En cela, le socialisme des origines est, dès le milieu du xixe siècle, l’ébauche d’un dépassement de la modernité. Plus précisément, le socialisme démocratique et républicain français, avant sa conversion tactique au marxisme tronqué des guesdistes, a constitué l’amorce d’une pensée néomoderne susceptible d’accomplir la promesse moderne de l’émancipation en remettant à l’endroit le rapport entre individus et société. C’est ce retournement de perspective que j’appellerai le «renversement socialiste»: il ne s’agit plus, comme le croyaient les libéraux, de construire la société par la liberté des individus, mais de construire la liberté réelle de tous les individus par la transformation de la société; l’émancipation ne surgira pas de la simple destruction des liens sociaux anciens, livrant les individus à la fausse liberté de la compétition des intérêts privés; elle progressera grâce au remplacement de ces liens qui aliènent par les liens qui libèrent (les droits sociaux, la fraternité, la solidarité, la libre association). Ce renversement de la pensée, que l’on peut situer au carrefour des années 1830 et des années 1840, a près d’un siècle et demi d’avance sur les découvertes scientifiques qui permettent aujourd’hui de fonder le socialisme méthodologique sur des connaissances et non plus seulement sur des intuitions. Ce «vieux» socialisme est plus que moderne, il est déjà néomoderne, cent cinquante ans avant les premiers émois intellectuels sur les impasses de la modernité; il est, à ce jour encore, en avance sur les «modernisateurs» qui ne savent toujours rien de la science moderne.

 

… À suivre …

 


Mars 09 04

Version imprimable Table des matières


Le Socialisme néomoderne

Table des matières

 

1. Il est grand temps d’être socialiste

Introduction générale.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

 

Un horizon indépassable?.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11

En quête de vérité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16

Une refondation scientifique du discours politique. . . 20

Le «pseudo-modernisme».. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28

Dépasser la modernité pour en accomplir la promesse .30

Le renversement socialiste.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  38

L’illusion d’une «troisième voie». . . . . . . . . . . . . . . . 44

 

2. Grandir parmi les siens

Les fondements anthropologiques du socialisme - 1... 51

 

La quête d’un socialisme positif.. . . . . . . . . . . . . . . .  52

Je pense, donc nous sommes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57

La construction sociale de la personnalité. . . . . . . . . . 63

Un individu amendable.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .68

Le poids des mots. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72

Le poids des idées.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74

La construction sociale de la liberté.. . . . . . . . . . . . . . 78

Les liens qui libèrent. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81

Que signifie la liberté d’un être humain?.. . . . . . . . . . .  86

Altérité et agressivité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .90

Compétition ludique et rivalité mimétique.. . . . . . . . . . . 94

Le don de la loi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97

Comment apprend-on la loi? .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 100

 

3. Grandir en société

Les fondements anthropologiques du socialisme - 2.... 105

 

Développement personnel et développement des sociétés. 106

Développement de la société et progrès humain. . . . . .  111

L’origine rituelle des sociétés humaines. . . . . . . . . . . .  116

La force de la chose donnée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  125

La force de la relation.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .131

Une économie humaine.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  136

Nature et culture humaines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 142

Bilan résumé des fondements anthropologiques. . . . . . .  147

 

4. De la nature humaine aux principes politiques

Une vue d'ensemble.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .    159

 

5. Qui sommes-nous?

Principes politiques I. Liberté, égalité, responsabilité. . . . .169

 

Axiome 1. La constitution de l’être. . . . . . . . . . . . . . . .   170

1-a. Socialisme méthodologique.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171

1-b. Autonomie et liberté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 172

1-c. Responsabilité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175

1-d. Inégalités sociales.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .176

 

6. Quels mobiles guident nos relations avec autrui?

Principes politiques II.

Intérêt interpersonnel, coopération et redistribution .. . . . . .183

 

Axiome 2. Le moteur central de l’action humaine. . . . . . .  184

2-a. Souci de soi et souci d’autrui.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187

2-b. Le mobile de l’intérêt personnel. . . . . . . . . . . . . . . . .  193

2-c. Coopération, compétition solidaire,

efficacité et rationalité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  200

 2-d. Inégalité et efficacité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   220

2-e. Redistribution. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   225

2-f. Efficacité et inégalités primaires. . . . . . . . . . . . . . . . .    228

 

7. Comment se constituent les sociétés humaines?

Principes politiques II.

Dissociété, hypersociété, société de progrès humain.           231

 

Axiome 3. Nature d’une société humaine.. . . . . . . . . . . .    235

3-a. Contrat social, pacte politique et matérialisme

historique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   239

3-b. Droits et obligations.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .     249

3-c. Solidarité et fraternité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  252

3-d. Communauté et société.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 261

3-e. Les dynamiques d’évolution d’une grande société. . .   276

1) Dissociété communautarisée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  281

2) Dissociété individualiste . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . .    282

3) Hypersociété . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .  283

4) Société de progrès humain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 284

 

8. Quelle finalité? Quel projet de société?

Principes politiques IV.

Progrès humain, justice, république laïque et métissée,

écologie socialiste, économie humaine,

démocratie générale, internationalisme. . . . . . . . . . .          287

Axiome 4. Le progrès humain.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  291

4-a. Une conception néomoderne de l’émancipation.. . . .  292

4-b. Un indicateur du progrès humain (IPH).. . . . . . . . . .  298

4-c. Justice libérale et justice socialiste.. . . . . . . . . . . . . . .304

4-d. De l’ordre social à la république sociale,

laïque et métissée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  317

1) Le dilemme de l’ordre dans la liberté.. . . . . . . . . . . . .   317

2) L’impasse antisociale et antilibérale

de l’ordre social libéral. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 320

3) La perspective de l’intégration républicaine.. . . . . . . .   323


4-e. Conception écologique du progrès

et conception socialiste de l’écologie.. . . . . . . . . . . . . . . .  327

1) Le mythe d’une écologie sans progrès humain.. . . . . ..   328

2) Les mythes du développement durable

et du capitalisme vert. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   331

3) L’écologie est politique,

l’écologie politique est socialiste. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  334

 

4-f. Une économie «humaine» n’est

ni «capitaliste» ni «de marché». . . . . . . . . . . . . . . . . . . .    337

1) Une économie de marché n’est pas une économie

dans laquelle il y a des marchés!. . . . . . . . . . . . . . . . . . .   337

2) Une économie capitaliste n’est pas seulement une économie composée principalement par des entreprises privées. . . . . . . . . . . . . . . . . .               340

3) Les trois âges du capitalisme.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  342

4) La mondialisation d’une économie inhumaine.. . . . . ..     345

 

4-g. Économie humaine et démocratie.. . . . . . . . . . . . . . .  351

1) Une économie plurielle.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  352

2) La démocratie économique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  352

3) Le respect conjoint de la propriété privée

et de la propriété sociale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .   357

4) La sécurité sociale intégrale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .    360

5) Compétition symbolique et coopération maximale. . . .     363

6) Inégalité minimale et redistribution.. . . . . . . . . . . . . .. .    364

7) La monnaie et le financement de l’économie sont des biens publics et relèvent donc d’un contrôle public.. . . . . . . . . . .....................................  365

8) Une planification écologique et démocratique.. . . . . . .     366

 

4-h. Démocratie, protectionnisme et internationalisme.. . .      367

1) Le libre échange est incompatible avec la démocratie..       368

2) Un néoprotectionnisme:

la protection mutuelle internationale.. . . . . . . . . . . . . . . . .    371

 

4-i. La démocratie jusqu’au bout.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 376

 

9. Épilogue.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .      383


Mars 09 03

Version imprimable "Le Socialisme néomoderne...". Extrait n°2

A paraître le 18 mars, au Seuil

NB. Pour une pleine compréhension, Il est nécessaire de lire les extraits dans l'ordre de publication.



Extrait n°2. chap.1.

 

 (...)

Dépasser la modernité pour en accomplir la promesse

 

S’agit-il alors pour moi de reconstruire un discours authentiquement moderne? Oui et non.

Oui, car il s’agit de renouer avec la volonté d’émancipation de l’humanité, y compris à l’égard des nouvelles formes d’aliénation engendrées par le mouvement même de la modernité. Oui, car il s’agit aussi de refonder l’idée de progrès en ce temps où le mot «réforme» en vient à désigner tout retour en arrière.

 

Non, car ce mouvement atteint désormais ses limites; il est enlisé dans les impasses où l’emmènent les deux erreurs anthropologiques qui structurent la pensée moderne, à savoir: le fantasme de l’homme surnaturel et le mythe de l’individu autonome.

 

La première de ces erreurs a détourné la pensée politique moderne d’une science de l’homme. L’homme moderne fut en effet pensé comme un être façonné par sa culture et non plus par la nature; un être distinct des animaux en cela même qu’il pouvait s’affranchir de la nature et même dominer celle-ci, grâce au pouvoir de la raison et de la technique. Le progrès fut alors conçu comme une sortie de la nature, et l’être humain, dans un déni orgueilleux de son animalité, pouvait se croire affranchi de sa propre nature. En quelque sorte, le monde nouveau engendré par le progrès accouchait aussi d’un homme nouveau. Erreur fatale pour toute vraie réflexion sur le progrès. Car, en réalité, l’humanité ne change pas. Les fonctionnements physiques, psychiques et sociaux constitutifs de notre nature (invariants anthropologiques) existent bel et bien et ont été fixés au paléolithique, des dizaines de milliers d’années avant la formation des premières grandes cités. Depuis lors, nos comportements ont évolué pour s'adapter au changement de la société, mais la nature de nos aspirations et des fonctionnements qui concourent à notre existence est restée la même. Si l’idée de progrès social doit avoir un sens pour des humains, elle implique certainement l’idée que l’organisation de la société doit s’adapter à la nature humaine, et non l’inverse (qui est par définition impossible). Mais la culture moderne, aveuglée par son fantasme d’un homme surnaturel, a trop œuvré à convaincre les hommes de s’adapter au progrès et n’a pas assez cherché à concevoir un progrès adapté aux hommes.

 

La correction de cette erreur d’aiguillage est aujourd’hui urgente pour relever le défi écologique du xxie siècle. En effet, la science de l’homme nous apprend que, pour l’être humain, être social par nature, les liens valent mieux que les biens, et que les vraies tragédies de notre histoire ont commencé à partir du moment où l’obsession de la production a pris le pas sur celle de l’alliance entre les humains. Nous verrons comment la conception sociale de l’être humain débouche sur une autre idée du progrès: un «progrès humain» tel que la croissance simultanée de la liberté et des liens nous arrache enfin à l’impasse fatale où nous entraîne aujourd’hui la croissance des biens.

 

Le fantasme d’un homme affranchi de sa propre nature est évidemment corrélé à la seconde erreur anthropologique de la pensée moderne: le mythe de l’individu autonome, de l’être humain autoconstruit par sa raison et sa volonté propres. À partir de ce mythe, la liberté a toujours été plus ou moins conçue comme une indépendance envers autrui et un relâchement des liens sociaux. Or, cette dernière façon de concevoir la liberté est un contresens absolu par rapport au processus effectif de construction d’un sujet singulier. Il est, de nos jours, parfaitement établi que ce dernier se construit dans et par la relation et la communication avec les autres, et se trouve dans l’incapacité de grandir sans elles. Nous savons que la liberté réelle ne se forge pas dans l’indépendance à l’égard d’autrui mais dans l’interdépendance et l’enchaînement de cercles multiples et diversifiés de relations sociales. Ce n’est pas la destruction des liens qui nous libère, mais leur multiplication. On sait enfin que, pour grandir en sujet singulier, chaque être a besoin de la présence symbolique d’un autre que soi en soi, d’une place de l’Autre qui, tout en imposant une limite à l’expansion de soi, crée l’espace consistant où cette expansion devient possible. L’être seul et sans limites, privé de transcendance, n’est pas libre et autonome, il se noie dans le vide d’un espace infini.

 

En un mot, l’être singulier et sa liberté ne se construisent pas contre la société et sans les autres, mais grâce à elle et avec eux. Faute d’avoir su intégrer cette vérité anthropologique, la pensée et la politique modernes n’ont pas pu exploiter la synergie positive entre ce que j’ai appelé les deux «aspirations ontogénétiques » des êtres humains: «être soi, par et pour soi», d’un côté, «être avec, par et pour autrui», de l’autre côté. Les constructions politiques ont dès lors oscillé entre des modèles qui privilégient l’une de ces aspirations au détriment de l’autre (au lieu de les combiner), entre un libéralisme insistant sur l’individuation et un socialisme insistant sur la sociation, entre l’utopie hyperlibérale d’une «dissociété» juxtaposant des individus parfaitement déliés et autonomes et l’utopie hypersocialiste d’une «hypersociété» fusionnant les individus dans une communion indivise.

 

L’Occident vit, depuis quelques décennies, la fin du cycle politique de la modernité qui a peu à peu installé la figure de l’individu autonome, dans une oscillation permanente entre le souci de l’individu et celui de la société, entre le souci de la liberté et celui de l’égalité, entre le libéralisme et le socialisme. Le xxe siècle nous a conduits aux extrêmes de ce balancement. On a vu l’hypersocialisme communiste construire une société collectiviste contre la liberté, avant que son effondrement laisse libre cours à la généralisation de son contraire, l’hyperlibéralisme qui instrumentalise le culte de la liberté individuelle pour déconstruire la société. Chemin faisant, après la «mort de Dieu», le rejet des idéologies discréditées par une histoire sanglante a achevé de livrer les consciences au vide de l’autonomie. Ce triomphe de l’individu seul maître et responsable de sa pensée et de son destin semble constituer l’achèvement du projet moderne. Mais c’est là une victoire à la Pyrrhus. La société hyperlibérale s’avère être une «dissociété» violente et instable, car elle ne libère vraiment que le capital et la compétition, car elle restaure une pression extrême sur l’individu soumis aux impératifs de la performance, aux aléas de la conjoncture économique et à l’exigence de compétitivité. Après deux siècles d’expansion, le capitalisme tue toujours des ouvriers au travail dans les pays les plus «avancés». Le prétendu «désengagement» de l’État au profit de l’initiative individuelle masque le pouvoir croissant d’un État privatisé qui restreint les droits et les libertés du plus grand nombre pour le soumettre aux exigences d’une minorité. La prétendue «autorégulation» par la libre concurrence débouche  sur la criminalisation de l’économie et les crises à répétition. Par ailleurs, le progrès incontestable de la liberté de penser s’est mué en inconsistance de la pensée qui ne connaît plus de point fixe où accrocher une vérité. Une jeunesse grandie dans le relativisme, le culte de soi et de la marchandise ne sait plus gérer la frustration et ne reconnaît plus aucune autorité. En fait de libération, la culture triomphante de l’individu soi-disant seul maître de lui-même nous a seulement libérés des liens sociaux et a seulement vidé la place de l’Autre en nous, sans quoi pourtant aucun être ne peut construire sa liberté.

 

La dissociété des individus libérés de toute autorité morale transcendante et livrés à la compétition permanente nourrit la violence. Alors, face aux désordres, les néolibéraux ont noué une alliance avec les conservateurs qui engagent le retour vers un ordre prémoderne, mélange de répression policière, d’intégrisme religieux, de contrôle communautaire et d’abrutissement dans le travail (…)

 

L’hyperlibéralisme peut ainsi devenir foncièrement antilibéral. Et le mouvement même de la modernité, en son achèvement, engendre une réaction antimoderne. Certes, comme l’explique Marcel Gauchet, dans un magistral parcours historique de la modernité, la tentation du retour en arrière et la restauration conservatrice sont récurrentes et participent d’une dialectique qui n’a, au bout du compte et jusqu’alors, jamais interrompu la dynamique de l’émancipation des individus. Seulement voilà, nous verrons que nous nous trouvons désormais au bout de ce processus, et que nous avons, en Occident, dépassé le stade où la dialectique individu-société avait encore du grain à moudre pour explorer de nouveaux modèles sociaux et de nouveaux espaces d’expansion de l’autonomie.

 

Le xxe siècle a épuisé l’exploration des trois issues possibles (des trois impasses en vérité) au dilemme d’une société constituée par des individus supposés indépendants les uns des autres : 1) la fusion des individus dans une hypersociété qui assure l’ordre par l’aliénation de l’autonomie individuelle ;

2) la séparation des individus (ou des communautés) dans une dissociété qui tente de remplacer les relations humaines par des relations marchandes ;

3) la synthèse totalitaire qui consiste à instaurer une dissociété temporaire atomisant les individus, pour mieux anéantir ensuite et les individus et la société, fondus dans le seul être résiduel et total, l’État.

 

Tant qu’il demeure dans le cadre de pensée circonscrit par le mythe de l’individu autonome, l’Occident, que la dialectique moderne a conduit jusqu’à la dissociété, n’a pas d’autre issue que le retour vers une hypersociété collectiviste ou vers le totalitarisme. Alors, personne n’étant sérieusement tenté par ces «issues», nous vivons le sentiment d’une fin de l’histoire politique. Pour dépasser les contradictions et les limites de notre modèle social, il n’y a plus d’autre modèle à explorer, et plus de nouveau monde désirable à atteindre. Il ne reste pas davantage d’espace symbolique à conquérir pour l’autonomie d’un individu déjà libéré de toute transcendance, effectivement chargé de trouver en lui seul sa raison d’être et d’agir.

 

L’individu hypermoderne, au bout d’un voyage qui ne tient pas sa promesse, est naturellement tenté de revisiter des étapes antérieures. Une fois parvenu au bout d’un chemin, la seule façon de continuer à marcher, c’est de repartir en arrière. C’est là, pour simplifier à l’extrême, ce qui selon moi distingue les pulsions régressives contemporaines des tentatives de restauration observées au début du xviiie et du xixe siècle. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’une pause dialectique préparant une nouvelle avancée de la modernité. Il s’agit plutôt des spasmes destructeurs d’un processus achevé et qui a épuisé son avenir.

 (…)

 Il n’est plus temps d’être moderne, il est grand temps d’inventer une nouvelle modernité. L’enjeu du politique n’est plus de libérer l’individu des liens sociaux et de la transcendance qui lui barrait autrefois le chemin de l’autonomie. Il est, je le montrerai, de dépasser le mythe moderne de l’individu autonome qui barre la route à la construction d’une vraie liberté. Il est de remplacer un laisser-faire qui aliène par des liens qui libèrent. Face à la nouvelle société déliée, déréglée et désenchantée, l’autre grand défi politique du xxie siècle est de redécouvrir des principes d’ordre et d’autorité qui tiendraient à nouveau les gens ensemble, sans détruire la liberté, sans effacer trois siècles d’émancipation.

 

… À suivre …


Fév. 09 28

Version imprimable "Le Socialisme néomoderne..". Extrait. n°1.

A paraître le 18 mars, au Seuil


Extrait n°1. chap.1.

(...)

Une refondation scientifique du discours politique

En résumé, l’air du temps, relativiste quant aux valeurs et rationaliste quant aux instruments, prétend que les préférences idéologiques indémontrables ne sauraient fonder les mesures politiques concrètes, tandis que celles-ci pourraient être déterminées objectivement sans a priori idéologique.

Je soutiens exactement l’inverse: la plupart des choix politiques sont, au moins implicitement, fondés sur des a priori idéologiques ; ce sont donc ces derniers qu’il convient et qu’il est possible de soumettre à un examen scientifique. C’est là un trait majeur de ce que j’appelle le « socialisme néomoderne »: un socialisme qui ne se borne pas à réactiver l’idéal de justice des pionniers, qui ne se limite pas davantage à la seule science marxiste de l’histoire, et qui entend s’appuyer sur une anthropologie générale, i.e. l’état réel des connaissances sur l’être humain. (…)

Refonder le discours politique sur la raison et la connaissance tout en préservant la liberté d’en débattre et la liberté d’adhérer ou non à ce discours: rien n’est plus moderne, au sens historique et philosophique du terme. Mais, alors, pourquoi ai-je qualifié le socialisme scientifique et démocratique proposé dans ce livre de  «néomoderne» ? En premier lieu, même si au fond cela reste accessoire, il vaut mieux éviter la confusion avec les multiples et éphémères discours de campagne qui entendent par « moderne » un cocktail variable d’inconsistance idéologique, d’imitation de la droite et de lieux communs à la mode. Cette pensée moderne-là passe seulement une brosse à reluire sur des idées assez légères pour suivre l’air du temps. On comprendra donc mon souci d’éviter une proximité, même purement sémantique, avec le florilège des socialismes « modernes ». Toutefois, là n’est pas ma préoccupation essentielle. L’essentiel est qu'une anthropologie rigoureuse montre à l'évidence que la modernité, c’est dépassé! Ou, plus exactement, à dépasser.
 

Le « pseudo-modernisme »


Avant de m’expliquer plus avant sur le qualificatif «néomoderne », et pour retrouver le fil du propos central de ce livre, rappelons à grands traits le discours prétendument « moderne » dont je compte ici prendre le contre-pied :

« Un projet politique doit être moderne, et cela implique l’adaptation permanente de l’action publique à l’évolution du monde. Le libéralisme, parce qu’il privilégie la quête de la liberté et de l’initiative individuelle, propose la philosophie et le mode d’action politique les plus en phase, à la fois avec l’exigence d’adaptation permanente de la société et avec l’aspiration croissante des individus à l’autonomie.

 « En revanche, le socialisme classique, parce qu’il est plus soucieux de construire par la loi une société égalitaire et solidaire que de libérer les énergies individuelles, entrave et retarde les adaptations nécessaires, limite la création de richesses, et contrarie ainsi l’aspiration individualiste et consumériste des individus modernes. Ce décalage entre une idéologie héritée du xixe siècle et les réalités contemporaines explique en bonne part les déboires de la gauche.

 « Certains partis travaillistes et sociaux-démocrates, conscients de ce décalage, ont compris la nécessité d’une “troisième voie” entre le socialisme d’antan et le néolibéralisme d’aujourd’hui, et déjà entrepris, en conséquence, leur modernisation. Celle-ci passe par une série de conversions : l’adoption d’une philosophie de la responsabilité individuelle en lieu et place de l’antique logique d’aide sociale  ; la reconnaissance de la libre concurrence et du capitalisme comme socle commun et indépassable du système économique  ; la priorité à la production compétitive des richesses plutôt qu’à leur redistribution  ; le recul de la loi générale au profit des contrats librement négociés entre les acteurs.

 « D’autres partis de gauche, et singulièrement le parti socialiste français, ont trop tardé à assumer l’impossibilité d’une rupture avec le système aujourd’hui mondialement répandu, et ont désormais pour seule alternative le déclin ou le rattrapage du processus de modernisation entrepris par leurs homologues anglais, néo-zélandais, allemands, etc. Au terme de ce processus, le “clivage” gauche-droite se trouvera largement aboli et remplacé par l’alternance paisible de “sensibilités” plus ou moins sociales, plus ou moins interventionnistes, dans le cadre d’une philosophie générale et d’un système social communs, alternance comparable à celle qui prévaut aux États-Unis entre démocrates et républicains. »

Telle est la caricature (par définition sommaire, mais néanmoins significative) du discours pseudo-moderniste que j’entends ici évaluer, et que je prétends rejeter non par inclination personnelle, non par idéalisme, encore moins par nostalgie d’un «grand soir» auquel je n’ai jamais cru, mais parce que l’anthropologie, la sociologie, l’éthologie, la neurobiologie, l’économie, la psychologie, l’histoire, bref, toutes les connaissances mobilisables pour une évaluation rigoureuse d’un tel discours me conduisent immanquablement à l’évidence que celui-ci est faux.
 

Dépasser la modernité pour en accomplir la promesse


S’agit-il alors pour moi de reconstruire un discours authentiquement moderne? Oui et non.

Oui, car il s’agit de renouer avec la volonté d’émancipation de l’humanité, y compris à l’égard des nouvelles formes d’aliénation engendrées par le mouvement même de la modernité. Oui, car il s’agit aussi de refonder l’idée de progrès en ce temps où le mot «réforme» en vient à désigner tout retour en arrière.

Non, car ce mouvement atteint désormais ses limites ; il est enlisé dans les impasses où l’emmènent les deux erreurs anthropologiques qui structurent la pensée moderne, à savoir : le fantasme de l’homme surnaturel et le mythe de l’individu autonome. (…)

… À suivre …


Fév. 09 25

Version imprimable Couverture et texte de couverture

La suite de La Dissociété (Seuil, 2006, Seuil-Points, 2008)

 
Le culte de l’individu autoconstruit et la mondialisation du capitalisme libéral n’ont pas accompli la promesse moderne de l’émancipation. Elles ont juste défait les liens sociaux, sans lesquels aucune liberté ne peut grandir. L’hyper-libéralisme engendre une dissociété violente et désordonnée. Et face aux désordres, les nouveaux « libéraux » organisent le retour vers un ordre pré-moderne, mélange de répression policière, d’intégrisme religieux, de contrôle communautaire et d’abrutissement dans le travail.

Le défi politique du XXIe siècle est de penser un ordre social qui n’effacerait pas trois siècles d’émancipation. Il nous faut abandonner l’illusion d’une construction libérale de la société pour engager la construction sociale de la liberté. Or, tel a toujours été l’essence du projet socialiste, de Leroux à Blum, en passant par Marx et Jaurès. Les multiples dévoiements de ce projet ne le disqualifient pas ; ils exigent sa refondation néomoderne : une nouvelle modernité dont les principes politiques ne découlent plus du mythe moderne de l’individu autonome, mais de la réalité anthropologique de l’être social.

À la lumière des sciences humaines, et à l’opposé d’une gauche « moderne » qui s’attarde à courir derrière des idées libérales dépassées, l’auteur dessine un socialisme qui dépasse la modernité pour en accomplir la promesse, qui offre un nouvel avenir à la liberté.

Jacques Généreux,
auteur d’une vingtaine d’ouvrages, est professeur à Sciences Po. Membre du Parti socialiste (et de son Conseil national) jusqu’en 2008, il l’a quitté pour participer à la fondation du Parti de gauche, dont il est aujourd’hui le Secrétaire national à l’économie.

Cet ouvrage est le deuxième opus d’une refondation anthropologique de la philosophie politique inaugurée par La Dissociété (Seuil, 2006), dont la nouvelle édition revue et augmentée est parue en poche en 2008 (coll.Points-Essais